Lors d'une réunion professionnelle où était évoquée l'obligation dans certains programmes de financements européens de mettre en ligne les productions scientifiques en open access (le lecteur peut lire librement sans payer de droit d'accès ou d'abonnement), des chercheurs de sciences humaines et sociales se sont émus au motif qu'eux publient des livres et que les éditeurs refuseront que les ouvrages qu'ils publient soient ainsi diffusés en ligne (le raisonnement étant que les gens téléchargeront le PDF en ligne et n'achèteront pas l'ouvrage papier ou l'éventuelle version électronique payante).

Il y a beaucoup à réfléchir et à dire sur cette objection ; par exemple, s'interroger sur le rôle des éditeurs en sciences humaines et sociales, qui semblent jouer le rôle de prestige que les grandes revues jouent en physique ou en biologie, ou les grandes conférences en informatique, le même ouvrage ayant une perception positive si publié chez un éditeur réputé, moindre si diffusé en ligne ou publié chez cet éditeur parisien bien connu et portant le nom d'un vent africain. Je suis invité en octobre prochain à un séminaire sur la communication scientifique dans diverses disciplines, peut-être aurai-je alors des vues plus claires à ce sujet. J'aimerai cependant revenir ici sur la réflexion d'un collègue à la pause café.

Ce collègue, expert dans un sujet « bankable » dans les médias (le salafisme, la jeunesse dans le monde arabe), se félicitait de pouvoir publier de « vrais » ouvrages au motif, notamment, que cela permet une large diffusion et que cela fait plaisir quand la grand-mère de l'auteur voit l'ouvrage en vente dans les gares. Je suppose également qu'il pensait aux possibilités d'interventions (sur France Culture ou ailleurs) ouvertes quand le réseau de l'éditeur organise le battage autour de l'ouvrage (« mamie, je passe à la TV ! »).

Je n'ai alors pas pu m'empêcher de penser au début du roman d'Umberto Eco, le Pendule de Foucault, qui se déroule autour d'une maison d'édition à compte d'auteur, dont on explique que l'utilité consiste à permettre à des quidams de se vanter auprès de leur famille, amis et collègues d'être des « auteurs ».

On peut cependant se demander si le rôle de la puissance publique est de satisfaire ce genre de petites vanités, au détriment de la diffusion des connaissances. En effet, je ne suis pas convaincu que la publication d'ouvrages « grand public » par les éditeurs traditionnels tend à favoriser cette diffusion de façon pérenne :

  1. Ces ouvrages, une fois épuisés, sont rarement réédités. 10, 15 ans après, il est difficile de se les procurer, sauf à avoir accès à une bibliothèque universitaire. (La situation est peut-être différente avec les éditions électroniques.)
  2. Les éditeurs traditionnels répugnent aux notes de bas de page et références, censées déplaire au grand public. Or, des faits cités vaguement sans références précises n'ont guère de valeur (par exemple, l'ouvrage grand public de Barbara Cassin sur Google, qui lui a valu diverses invitations dans les médias, est en partie une compilation d'anecdotes invérifiables et sans sources).

Je déteste, quelques années après avoir lu un ouvrage, vouloir préciser un fait trouvé dedans, avoir du mal à retrouver le livre, devoir relire in extenso le texte papier, et m'apercevoir que le fait est peu précis et sans source...