Je discutais avec un collègue des locaux bizarres de l'École normale supérieure, rue d'Ulm à Paris : il n'y a rien d'intuitif, en effet, à ce que pour rejoindre la salle W en partant de la salle U ou V (niveau -2), il faille monter au 3e étage, traverser un morceau de l'internat et prendre un petit escalier. La présence d'un internat au dessus d'une bibliothèque (la bibliothèque de lettres, sciences humaines et sociales occupe tout le premier étage du 45 rue d'Ulm) pose de réels problèmes : par exemple, en cas de dégât des eaux (présence de salle de douche, de laverie, etc.) les livres sont mouillés, ce qui est très difficile et coûteux à gérer.

D'où ma question provocante : en 2014, est-il bien rationnel d'occuper une place importante à Paris-centre, où les locaux sont très chers, pour stocker des livres papier, qui plus est dans des bâtiments inadaptés et où se produisent régulièrement des catastrophes ?

Bien entendu, il ne serait pas très pratique de stocker les livres en lointaine banlieue tout en maintenant les bureaux et les salles de cours à Paris (ceci dit, on fait ce genre de choses en province en créant des antennes universitaires où l'on envoie du personnel enseigner en faisant 150 km A/R en voiture...). Une solution années 1960 serait d'envoyer tout le monde en banlieue : c'est ainsi que l'École polytechnique a été déplacée du quartier latin jusqu'au riant plateau de Saclay, où s'ébattent les biches et tambourinent les pics noirs, ou que l'on a déchargé la Sorbonne en créant des universités telles que celle d'Orsay.

Quelques observations :

  • L'INRIA et l'IMAG ont fermé leurs centres de documentation papier, faute de fréquentation suffisante. Les chercheurs consultent en ligne les articles dont ils ont besoin et achètent les quelques ouvrages papier utiles, considérés comme des « consommables » (on me dit aussi que parfois ils trouvent des PDF tombés du camion).
  • Les bibliothèques universitaires servent de salle d'étude, avec notamment des étudiants qui travaillent leurs cours sans consulter d'ouvrages.
  • Même parmi ceux qui consultent des ouvrages, la plupart semblent consulter des manuels (soit un ensemble restreint d'ouvrages parmi ceux stockés).
  • Faute de place, les bibliothèques envoient au pilon certains ouvrages jugés obsolètes ou trop peu consultés (c'est ainsi qu'à la bibliothèque universitaire de Grenoble, il est impossible de trouver un code pénal de 1980.. visiblement la possibilité de comparer les législations au cours du temps n'est pas un objectif).
  • Le papier, c'est parfois encombrant, et ça n'a pas de fonction « recherche ».

Qu'en est-il donc de la possibilité d'avoir des ouvrages numérisés consultables sur liseuses ?

Point négatif : la liseuse est un dispositif électronique fragile et volable (j'hésite à sortir des matériels tels qu'un ordinateur portable dans les transports en commun).

Points positifs : une liseuse embarque dans un poids limité un grand nombre d'ouvrages, et a une fonction recherche plein texte (un des immenses avantages des moteurs de recherche en ligne par rapport aux index, tables des matières et catalogues de bibliothèques, c'est la recherche texte plein).

On m'a mentionné un autre désavantage : la visite d'un rayonnage thématiquement classé peut suggérer d'autres ouvrages (on feuillette, on repose...). Bien entendu, Google ou d'autres moteurs font également des suggestions, mais on m'a alors expliqué qu'il s'agit de « moutonnisme » (Google suggère ce que les autres ont lu) et non de sélection professionnelle.

Je n'ai pas d'opinion très tranchée là dessus. Le fait est que sur les questions que je me pose, Google a une bien plus grande chance de me suggérer quelque chose d'utile qu'un catalogue de bibliothèque.

Le mouvement de suppression des bibliothèques est motivé par des considérations bassement matérielles : elles prennent de la place, et coûtent des postes, notamment pour assurer l'accueil (et donc on restreint les horaires d'ouverture, donc encore moins de monde vient à la bibliothèque parce qu'elle a la réputation d'être toujours fermée quand on en a besoin, etc.). Le personnel d'accueil de bibliothèque sert :

  • à gérer les inscriptions (tous les ans, je dois me réinscrire, et on me demande si je n'ai pas changé de labo et d'adresse personnelle)
  • à gérer les entrées et sorties, mais ceci est maintenant automatisable par des automates, comme à la bibliothèque de lettres et sciences humaines de Grenoble
  • à gérer les demandes spécifiques (ouvrages en réserve, prêt entre bibliothèques)
  • en théorie, à conseiller des ouvrages, mais je n'ai jamais rencontré de personnel capable de faire autre chose que taper des mots-clefs dans un moteur, ce que je sais faire moi-même

On me dit qu'à l'étranger (Angleterre, États-Unis), les bibliothèques universitaires sont ouvertes sur de plus grandes plages horaires qu'en France. Qu'est-ce qui le permet ? Des moyens plus importants ? On redoute moins d'éventuels « débordements » (*) ?

(*) Ma petite expérience des universités américaines est qu'on y respecte bien plus les locaux qu'en France. Je ne sais pas à quoi cela est dû ; peut-être au fait qu'il y a une police du campus et que quand on fait n'importe quoi, on peut être arrêté, poursuivi, mis à l'amende ou sans doute renvoyé si on abuse trop?

PS Sur ce sujet, comme sur d'autres, je pense qu'il faut bien différencier les goûts personnels de l'organisation professionnelle. On peut vouloir avoir une belle bibliothèque chez soi, avec de beaux ouvrages dedans, on peut apprécier bouquiner à la terrasse des cafés, etc. (tout ceci d'ailleurs étant des marqueurs des classes aisées : la plupart des gens n'ont ni la place ni les moyens ni le temps de cela). Cela n'a rien à voir avec le problème de ce que le contribuable (dont d'ailleurs les millions de pauvres qui payent la TVA en n'ayant pas les moyens d'avoir une bibliothèque à la maison) doit ou non financer.