Parmi les commentaires sous le billet de blog, un interlocuteur reprend des thèmes maintes fois ressassés :

Un vrai argumentaire se fonde sur des publications sérieuses, des encyclopédies. Notre professeur d’histoire au collège rigolait bien de la soi-disant omnipotence d’Internet. ... J’ai moi-même écrit des débilités sur des articles pointus de wikipedia, elles y sont toujours. Le Quid n’était pas rédigé par les camarades de science po, Dieu merci !

Première remarque : un vrai argumentaire se fonde sur des publications sérieuses, c'est-à-dire des traités spécialisés (pour faire pédant : des monographies) écrits par des universitaires spécialisés ou des articles de recherche publiés dans des revues ou compte-rendus de conférences validés par un comité éditorial; et encore, dans ce dernier cas, il faut souvent préférer les articles de revue qui résument l'état de l'art aux articles « sur le fil de la science » qui peuvent très bien proposer des résultats erronés (exagérés, mal interprétés, etc.). Personne ne fait reposer les arguments principaux d'un travail ayant une prétention de sérieux (je n'inclus pas ici les « exposés » de collège ou de lycée, qui sont sans enjeu réel) sur des articles d'encyclopédie grand public.

La consultation de toutes ces sources impose de toute façon un certain recul : par exemple, s'agissant d'articles ou d'ouvrages anciens, il faut savoir faire la part de ce qui est intemporel, de ce qui est améliorable, et de ce qui est (potentiellement) obsolète. Un théorème de mathématiques prouvé il y a 50 ans est encore valable, des considérations sur comment programmer efficacement l'algorithme dont la correction est prouvée par le théorème sont probablement largement dépassées..

En aucun cas un vrai argumentaire de niveau universitaire ne s'obtient par copie d'une encyclopédie grand public (du moins dans les disciplines que je connais, mais je suppose que c'est pareil chez les autres). J'ai déjà expliqué comment Universalis retarde de 40 ans sur certains sujets, ou comment Britannica confie la rédaction d'articles à des non spécialistes, avec âneries toutes les deux phrases. Je ne sais pas si la qualité est meilleure en histoire, mais pour ce que je peux en juger, c'est clairement insuffisant.

Enfin, je ne suis pas sûr que le « professeur de collège » soit la référence ultime en matière de rédaction universitaire. Malgré tout mon respect pour l'enseignement secondaire (je soupçonne que je ne pourrais jamais supporter les élèves trop longtemps), je relève que le CAPES est un concours très scolaire. Je ne peux pas m'exprimer sur l'ensemble des matières, mais pour certaines, on peut très bien l'avoir avec un niveau de connaissances moyen et sans avoir produit quoi que ce soit qui relève d'une recherche ou d'une réflexion un tant soit peu sérieuse.

Deuxième remarque : on ne sait pas qui rédigeait le Quid.

Troisième remarque : la principale source d'information du grand public, ce ne sont pas les encyclopédies et encore moins les traités spécialisés, ce sont la TV, les journaux et magazines grand public, et l'édition grand public. Le moins que l'on puisse dire, c'est que sur les sujets scientifiques, ce n'est souvent pas brillant (et des témoignages de professionnels de diverses branches me disent que c'est pareil dans d'autres domaines).

On va encore me taxer d'élitisme, mais il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir des journalistes au bout du fil ou du mail et d'avoir une très claire sensation qu'ils ne savaient absolument pas de quoi ils parlaient et qu'ils ne faisaient que se paraphraser les uns les autres ou recopier des communiqués de presse en rajoutant des commentaires et jugements sans intérêt.

Quand un journaliste me contacte pour un sujet sur la comparaison entre la loi de Moore et l'évolution biologique, et que je me rends compte qu'il ne sait pas ce que c'est qu'une exponentielle, c'est-à-dire le sujet central de son article, j'ai un peu de mal à le prendre au sérieux (j'avoue que mon réflexe d'ex-bon-élève est que ça serait bien au moins qu'ils prennent quelqu'un avec le niveau bac scientifique pour traiter de sujets de sciences.) Quand une journaliste, qui plus est du Monde, me parle d'art et qu'elle ne semble pas comprendre qu'il y a un droit d'auteur sur l'art et qu'on ne peut pas prendre des photos de tableaux et les coller n'importe où, j'ai du mal à la prendre au sérieux.

Alors, quand on parle des dangers de s'informer sur les maladies sur Wikipédia, j'aimerais bien que l'on m'explique qui rédige les « informations » médicales que l'on trouve sur Doctissimo.fr, AuFeminin.com, et tutti quanti, ce y compris quand il ne s'agit pas de forums mais d'articles « officiels ».

Et pitié, pitié, pas encore les « une étude américaine ». Une étude, c'est des auteurs nommés, un titre, une revue ou un site officiel.

Quant à l'édition grand public, vu qu'un présentateur de météo à la TV peut publier un ouvrage sur le climat, une chanteuse un traité de médecine naturelle, un acteur de théâtre un ouvrage d'histoire, il faut admettre l'évidence : on publie ce qui se vend, pas ce qui a une quelconque valeur scientifique.

Donc voilà. Expliquer qu'il y a des erreurs dans Wikipédia (sans d'ailleurs se pencher sur la méthodologie de l'étude), ça n'a aucun sens si on ne compare pas aux autres sources accessibles au grand public.

PS On me signale le cas du journaliste et présentateur TV Franck Ferrand, qui après un DEA d'histoire a publié divers ouvrages d'histoire grand public, et que l'on invite dans les plateaux et journaux à égalité avec des historiens de carrière... Il est vrai que les commentaires expliquent

« Qui croire? Ce ne sont pas les titres qui donnent plus de poids à ces "experts". »

Cet exemple, comme d'autres, me démontre que les médias admettront que l'on puisse parler de n'importe quel sujet à condition d'être journaliste ou publié par un éditeur avec pignon sur rue (ce qui, rappelons-le, est une question commerciale et non scientifique).

Rappelons que le statut de journaliste professionnel (au sens de la « carte de presse ») est accessible sans condition de qualification ; le critère est de percevoir la majorité de ses revenus d'une activité de journalisme au sens large. Rappelons également que n'importe qui peut publier ou éditer un livre, à condition d'en avoir les moyens financiers et commerciaux.