Venons-en à l'affaire Brendan Eich. Celui-ci travaille depuis longtemps sur le navigateur Netscape, devenu Mozilla Firefox, et notamment sur le langage Javascript. Directeur technique de la branche de Mozilla traitant de ce navigateur, il fut proposé comme directeur général de celle-ci. Une campagne fut alors menée sur des réseaux sociaux contre cette nomination, au motif que Brendan Eich avait donné $1000 en faveur d'une proposition référendaire visant à prohiber le mariage entre personnes de même sexe dans l'état de Californie.

Faisons maintenant abstraction des buts politiques précis de Brendan Eich et qualifions ce qui lui arriva. Ce monsieur avait fait, à titre privé et sans communiquer publiquement dessus, un don en faveur d'une cause politique légale soumise à référendum officiel (ce fait avait été découvert parce qu'il existe un registre public des dons, accessible en ligne), sur une thématique sans rapport avec son travail. Autrement dit, il s'agit d'un acte entièrement détachable de sa vie professionnelle. On souhaitait cependant le sanctionner professionnellement pour celui-ci.

Selon le même principe, on pourrait refuser l'embauche ou la nomination de toute personne ayant défendu une opinion impopulaire, ou même simplement controversée (la proposition référendaire ayant été adoptée, on peut conclure qu'une bonne partie de la population californienne pense comme M. Eich). Indépendamment du cas d'espèce de M. Eich, dont mes lecteurs savent que je ne partage pas les vues sur ce sujet, il me semble qu'un tel principe est dangereux.

Dans les années 1950, aux États-Unis, on excluait des carrières du cinéma, des médias, de l'administration pour soupçons de communisme. En France, le gouvernement tenta d'interdire l'accès des communistes à l'École nationale d'administration, mais le Conseil d'État lui donna tort.

La vie en société (je reprends sans doute ici la distinction de Tönnies entre communauté et société) se caractérise par une certaine compartementalisation des existences : j'ai une vie professionnelle et une vie personnelle ; bien que celles-ci se chevauchent parfois (certains de mes collègues sont par ailleurs mes amis), elles ne se confondent pas. Dans ma vie professionnelle, j'interagis avec des gens dont je ne partage pas forcément les valeurs ; d'ailleurs, en tant que fonctionnaire, je dois avoir une certaine neutralité politique dans l'exercice de mon travail ; enfin, l'éthique scientifique commande de ne pas se laisser influencer par l'esprit partisan. Il me semblerait donc incongru de refuser telle ou telle collaboration parce que mon collègue « vote mal », tant qu'il ne devient pas incommodant par l'étalage de ses opinions (je conçois que ce point de vue n'est pas forcément partagé par tous les universitaires : le sociologue Xavier Dunezat avait ainsi cité l'absence d'activisme politique de ses collègues comme une des raisons de sa démission).

Pour tout dire, je vois mal comment on peut admettre cette campagne contre Brendan Eich, et ensuite s'offusquer quand un employeur conservateur voudra refuser un·e employé·e pour communisme, féminisme, soutien à la légalisation des drogues, ou que sais-je encore, sauf à prétendre pouvoir désigner d'une part les causes « bonnes », méritant protection, et des causes « mauvaises », ne la méritant pas. Cette distinction paraît délicate : sur quels critères l'effectuer ?