Régulièrement, nous recevons des invitations à nous indigner de la situation dans tel ou tel pays du monde, à signer des pétitions, à manifester ou à appeler les gouvernements à des actions mal définies.

Je me suis souvent demandé à quoi tout cela est censé rimer : déjà que peu importe à notre gouvernement une mobilisation tant que celle-ci n'est pas suffisamment massive pour lui faire perdre des élections, qu'est-ce qu'un gouvernement étranger pourrait bien avoir à faire de notre opinion ? S'il s'agit d'une démocratie, il suit (en théorie) l'avis de son électorat : c'est ainsi que les dirigeants des états fédérés américains applicant la peine de mort se fichent bien qu'elle répugne aux classes éduquées européennes. Si cela est vrai d'une démocratie, c'est a fortiori vrai d'un régime autoritaire, qui se fiche même de l'opinion de ses concitoyens tant qu'il n'y a pas risque de révolution.

Enfin, évoquons rapidement le cas des pays dysfonctionnels, où le gouvernement peine à établir un semblant d'ordre : pensons-nous intelligent de le leur reprocher ? Avons-nous des suggestions concrètes et réalistes sur ce qu'ils devraient faire avec les moyens dont ils disposent ? Rappelons qu'en France, cela fait 40 ans que les gouvernements promettent la fin du chômage de masse ; il paraît indécent de sommer des pays bien moins privilégiés de remédier à leurs troubles sociaux alors que nous mêmes peinons à formuler une réponse adéquate aux nôtres.

Peut-être s'agit-il, en fait, de s'adresser à notre gouvernement, afin que celui-ci infléchisse sa politique envers le pays en question. Mais qu'attend-on exactement que le gouvernement d'un pays de 60 millions d'habitants, en mauvaise santé économique chronique depuis 30 ans, puisse imposer à d'autres, qui plus est quand ceux-ci ont 3, 5, voire 20 fois sa population ? Sérieusement, qu'aurait à faire le gouvernement chinois, par exemple, de l'opinion des français ?

Peut-être que des pressions pourraient être exercées avec succès à l'égard de pays faibles, dépendants de notre aide ou de notre bienveillance, ou sur lesquels nous pourrions exercer une action militaire directe ; mais n'est-ce pas une forme de colonialisme que de vouloir imposer aux autres ce qui est bien, avec bien entendu notre définition du bien ? À cet égard, remarquons que certains arguments jadis employés pour justifier le colonialisme (apporter la civilisation aux barbares) sont, à un changement de vocabulaire près, ceux employés pour justifier les guerres d'Irak et d'Afghanistan, au succès au mieux incertain.

Quant à la « guerre propre », ne mettant en jeu que des combattants « officiels » de part et d'autre, c'est une évidence que celle-ci n'existe pas s'agissant de milices paramilitaires se mêlant à la population locale : bien évidemment, celles-ci n'écartent pas enfants et autres non-combattants pour nous permettre de placer une coûteuse munition avancée sur la tête d'un de leurs dirigeants, et elles n'hésitent éventuellement pas à envoyer des adolescents au combat. En d'autres termes, une intervention militaire n'est concevable que si nous acceptons froidement le risque que des bombes déciment des familles, ou que l'on déchiquète d'une rafale de mitrailleuse un adolescent braquant un lance-roquette (ou ce qui ressemble à un lance-roquette) vers nos transports de troupes.

Je ne veux pas dire que toute mobilisation est vaine ou infondée. Simplement, il faut être pleinement conscient qu'en explicant aux autres (ou à leurs gouvernements) ce qu'ils devraient faire, nous agissons en privilégiés : à savoir, nous exerçons à la fois notre privilège de citoyens d'états relativement bien organisés (ce qui nous conduit à faire la leçon à ceux qui le sont moins), notre privilège de définition de la norme (nos prétentions à définir les bonnes règles de vie sont soutenues par les médias), et enfin notre privilège de personnes non impliquées et qui ne seront jamais touchées, ou si peu, par les conséquences des politiques que nous promouvons, le tout sur des situations que nous connaissons mal et qu'en tout état de cause nous n'éprouvons pas. En d'autres termes, nous avons la position du bourgeois du XIXe siècle qui donnait des conseils aux pauvres sur comment vivre mieux, ou les sommait de mieux s'organiser. Cela ne veut pas dire que nous avons tort ; mais que nous devons être conscients de comment notre intervention peut être perçue.

PS : On me demande un exemple concret. Des personnes de mon entourage me somment de m'indigner de la condition féminine en Iran, Arabie Saoudite, etc. : par exemple, du fait qu'on oblige les femmes à se voiler. Analysons cette revendication.

Dans toutes les cultures (enfin. à ma connaissance) il y a des règles et des interdits sur l'habillement ; parfois motivées par l'hygiène, souvent motivées par la tradition et le fait que certaines parties du corps de l'homme ou de la femme sont considérés comme indécentes ou honteuses. Ainsi, si je me promène nu dans la rue en France, je risque l'arrestation, un procès pénal pour exhibitionnisme, peut-être une évaluation psychiatrique ou des poursuites disciplinaires (l'exhibitionnisme est peut-être incompatible avec la dignité de mon métier) ; et ce même si je ne me livre pas à des actes ou à des gestes obscènes. Ces interdits peuvent dépendre du contexte : je ne choque personne en maillot de bain sur la plage ou dans la piscine, en revanche je choquerais en maillot de bain à Grenoble. Enfin, ces interdits dépendent du sexe : un homme pourra se mettre torse nu à la piscine, la plage ou dans certaines autres occasions (par exemple, sur un chantier de terrassement). Une femme serait considérée comme indécente, ses seins étant considérés à l'instar des organes sexuels. Il est cependant admis de montrer des seins ou des fesses de femmes pour vendre des yaourts ou d'autres produits.

Visiblement, d'autres cultures considèrent que ce sont les cheveux féminins et non seulement les seins et les fesses qui sont indécents, personnels, à réserver à la vue des personnes du même sexe et du conjoint. Le leur reprocher, tout en trouvant normal d'interdire aux femmes d'être seins nus, c'est user du privilège consistant à définir la normalité comme les us et coutumes auxquels on est habitué.

On me dit que les femmes qui ne se soumettent pas sont soumis à diverses mesures discriminatoires. Mais en France, une femme qui porte un foulard sur ses cheveux peut se voir interdire l'accès à certaines professions, par exemple enseignante contractuelle dans le supérieur, pour prendre un exemple que je connais directement.

Mon propos n'est évidemment pas de prétendre que l'oppression dont sont victimes les femmes en Arabie Saoudite est du même degré que celle qu'elles subissent en France, mais que certains reproches qui sont adressés sur ce point aux pays musulmans relèvent de certaines facilités de pensée, notamment de l'incapacité à questionner certains choix de notre culture, considérés comme allant de soi.

Poursuivons. En Arabie Saoudite, les femmes n'ont pas le droit de conduire une automobile (sauf dans quelques endroits). Des dignitaires religieux affirment que cela serait néfaste à leur constitution, sans visiblement se préoccuper du fait qu'ailleurs dans le monde, des femmes conduisent sans plus de conséquences négatives que les hommes. Bien entendu, il faut un certain degré de dégénérescence intellectuelle pour proférer sincèrement pareilles niaiseries ou les croire ; sans parler de l'idée curieuse qu'il y a à consulter un dignitaire religieux quant à des problèmes physiologiques et médicaux, à peu près aussi saugrenue que celle de consulter un enseignant de littérature à propos de la façon de rédiger une thèse de doctorat de sciences ou des professeurs de droit économique à propos de psychologie enfantine... Et en France, nous avons nous aussi des dignitaires religieux qui s'expriment sur les capacités des homosexuel(le)s à aimer ou élever des enfants. Encore une fois, nous aimons nous moquer chez les autres de ce que nous ne percevons pas chez nous.