Lors d'un exposé à l'Institut Henri Poincaré devant un éminent parterre de mathématiciens et d'informaticiens, Tom Hales a montré une copie d'écran de Wikipédia, à savoir d'un article énumérant les plus longues preuves de mathématiques (List of long proofs), parmi lesquelles la sienne de la conjecture de Kepler.

On nous a tant dit que « les professeurs » frémissaient d'horreur à l'égard de Wikipédia que pareille mention pourrait surprendre. Voyons maintenant ce qu'écrit Lance Fortnow sur son blog dédié à la théorie de la complexité algorithmique :

As a young assistant professor at the University of Chicago in the 90's, I averaged about one trip a day to the joint Math/CS library to track down research papers or old books to find various mathematical definitions and theorems. These days I can access all these papers online and get access to mathematical definitions through Wikipedia and other sites. ... . I can't remember the last time I went to the library to track down information for research purposes.

Je traduis :

« Comme jeune maître de conférence à l'Université de Chicago dans les années 1990, j'allais en moyenne une fois par jour à la bibliothèque de mathématiques et d'informatique pour rechercher des articles de recherche ou de vieux ouvrages pour trouver des définitions mathématiques et des théorèmes. De nos jours, j'accède en ligne à tous ces articles et j'obtiens les définitions mathématiques de Wikipédia et d'autres sites. ... Je ne me rappelle pas de la dernière fois où j'ai dû aller à la bibliothèque chercher de l'information pour la recherche. »

L'article explique par ailleurs que Georgia Tech (l'université où travaille le Pr Fortnow) va mettre la plus grande partie de ses ouvrages en stockage. Il en est de même de l'INRIA (qui ferme ses centres de documentation) ; quant aux laboratoires d'informatique et de mathématiques appliquées de Grenoble (IMAG), leur bibliothèque centrale est fermée faute de personnel et il est au mieux question de la rouvrir sous la forme d'un accès à des livres en stockage compact.

Deux points importants :

  1. Wikipédia ne semble pas provoquer de frayeurs chez des chercheurs de premier plan en mathématique et informatique théorique.
  2. C'est la mort des bibliothèques de recherche dans ces disciplines.

Il serait intéressant d'établir des comparaisons avec d'autres disciplines, par exemple celles où il est encore important, me dit-on, de faire éditer sa thèse de doctorat (ce qui, pour moi, reviendrait à s'assurer que personne ne la lira).