Le principe du financement ERC, c'est que si l'on vous donne 1,5 millions d'euros (et plus pour les ERC senior), vous pourrez faire des choses extraordinaires. En informatique, sauf cas particuliers (calcul haute performance...), nous n'avons pas de matériels coûteux à acheter ; aussi la plus grande partie du financement part en salaires, le restant servant à aller en conférence et à payer le petit matériel (ordinateur portable...). Vous l'aurez compris, l'utilité de ce financement, c'est de pouvoir embaucher des doctorants, de jeunes chercheurs en CDD, des ingénieurs...

Le fonctionnement normal de la recherche, c'est qu'un chercheur (jeune ou moins jeune) est intéressé par un sujet, et se met à travailler dessus. Le financement par projet inverse cette logique : il s'agit alors de poser d'avance un sujet ainsi qu'un calendrier, plus ou moins rigide, pour le creuser. Le problème est qu'au moment où le projet débute, on n'a pas forcément les personnels adaptés sous la main... et que si ceux-ci se présentent trop tard, on ne pourra plus les engager, puisqu'il faudra rendre l'argent non dépensé. La fenêtre de tir est donc assez étroite : un projet ANR dure au maximum 4 ans, 5 pour un ERC, et ne débute pas calé sur une année universitaire ; une thèse dure 3 ans.

Clarifions ce propos. En informatique, si on n'est pas exigeant, on trouve toujours des doctorants et des post-doctorants : une annonce publique de thèse financée attire une pile de CV venant de pays plus ou moins exotiques, lesquels, c'est malheureusement le cas de le dire, sentent souvent plus la volonté désespérée d'échapper à un avenir grisâtre dans la dictature locale que le goût et la compétence pour les recherches à mener (notons ainsi l'afflux de candidatures d'iraniens suite à la répression de 2009, les candidatures d'égyptiens, et bien entendu les vietnamiens). Si l'on est exigeant, c'est une autre paire de manches...

Le problème du recrutement est le suivant :

  1. Les étudiants de certains établissements d'excellence français (par exemple, l'École polytechnique) veulent bien parfois faire une thèse, mais... pas en France, plutôt aux États-Unis. Il faut dire qu'un doctorat de Stanford est monnayable internationalement, pas un doctorat de l'Université de GrandeMétropoleDeProvince qui change de nom tous les 10 ans au gré des modes (Université des sciences et techniques de Truc, Université Truc-3, Université PersonnageImportant, Université de Truc...). Par ailleurs, la réputation de la recherche française a été savamment sapée par certains hauts responsables politiques.... dont le précédent président de la République, qui a ainsi « marqué contre son camp ».

  2. Ceux qui ont fait une thèse en France se voient recommander de ne surtout pas faire de post-doctorat en France. Ce serait mauvais pour leur dossier de candidature pour un « poste permanent », obligation de mobilité tout ça.

  3. Parallèlement, les étrangers (hors pays du Tiers-Monde) hésitent souvent à venir en France. La France est une destination touristique majeure, mais, côté travail, elle a une réputation de pays peu sympathique, bureaucratisé à l'extrême, et où il est très difficile de vivre si l'on ne parle pas français — ce qui est le cas de l'immense majorité des étrangers, à l'exception notable de pays africains qui, hélas, n'ont pas les moyens d'avoir un système d'enseignement supérieur susceptible de leur permettre de prétendre aux métiers de la recherche en France.

  4. Les salaires que nous proposons ne sont guère attractifs (on peut cependant espérer que la récente votation suisse aboutisse à rendre plus difficile les recrutements d'étrangers dans les universités de ce pays, où, si je ne m'abuse, un doctorant est payé autant qu'un directeur de recherche français).

Si donc vous avez recruté des étrangers non francophones, attendez-vous, après diverses péripéties (par exemple, convaincre les administrations que, non, vous ne travaillez pas sur des secrets industriels et que ce ne serait pas grave si les chinois apprenaient en avant-première que votre problème préféré est NEXPTIME-complet) à passer une bonne partie de votre temps à régler leurs problèmes administratifs, à leur traduire des formulaires incompréhensibles et les exigences délirants de nos bureaucraties Ce n'est pas le travail d'un chercheur que de chercher pourquoi M. NomExotique n'a toujours pas de numéro de sécurité sociale ? Certes, mais puisque les chercheurs sont, dans une université typique, les seuls personnels qui parlent bien anglais...

Vous l'aurez compris, plus vous embauchez du personnel censé vous seconder dans un projet, plus vous passez du temps à s'occuper de problèmes annexes (recrutements, mise à niveau des recrutés, tracasseries administratives) et moins de votre recherche ; de sorte que votre productivité scientifique tend vers zéro, à moins que vous n'arriviez à travailler chez vous le soir quand vous n'avez personne qui débarque dans votre bureau. C'est là un phénomène pourtant connu (voir par exemple Le mythe du mois-homme) : plus on met de personnes sur un projet, moins il avance.

Nous arrivons donc à un paradoxe : plus on répartit les ressources par des appels d'offres, moins les chercheurs sont efficaces ; plus on attribue de gros projets, moins les chercheurs qui les dirigent peuvent faire de la recherche. Quant à moi, je regrette l'époque où je pouvais travailler sans angoisse, et publier plusieurs articles par an dans des conférences sélectives... Quand on y réfléchit, il est stupide de sélectionner un chercheur productif et de le transformer en homme-à-tour-faire (DRH, VRP, assistant administratif...).

J'ai donc une proposition simple : FOUTRE LA PAIX AUX CHERCHEURS, attribuer plus de budgets « au fil de l'eau » (bourses doctorales, post-docs...) au lieu d'exiger un montage de projet plusieurs années à l'avance.

Et je rends donc l'argent de l'ERC, car ras le bol. (Poisson d'avril, mais il fallait bien une annonce-choc pour vous inciter à lire jusqu'ici. Tout le reste est vrai.)