Le déplacement

Dans le langage de l'administration française, on parle de « mission » — d'où, cela ne s'invente pas, la terminologie de « missionnaire » pour l'agent qui part en mission, et un amusant formulaire où l'on demandait sa « position », administrative s'entend.

Il s'agit ici de trouver des moyens de transport et un hébergement. Ceci pourrait apparaître élémentairement facile, à une ère où il suffit d'aller sur le Web pour comparer les prix et trouver un train, un avion, un hôtel. En réalité, comme le savent les lecteurs réguliers de ce blog, nous pouvons compter sur l'administration pour imposer des complications garantissant à la fois des surcoûts et un service inférieur ; elle sortirait sinon de son rôle social.

Il peut être agréable de se rendre dans une autre ville, de revoir des gens que l'on apprécie et que l'on n'a pas vus depuis longtemps et de rencontrer de nouvelles têtes. Pour l'organisateur, c'est en revanche un certain stress : comment réagir quand un train chargé de 30 parisiens prend 3h de retard ? Où trouver un adaptateur VGA pour le Mac de l'orateur (car, c'est un théorème : quand quelqu'un se pointe avec un Mac à brancher sur le vidéoprojecteur, il a 50 % de chance d'avoir oublié l'adaptateur chez lui ; c'est sans doute le côté « facile d'utilisation » du matériel Apple) ? Comment faire manger tout ce petit monde à midi ?

Bien entendu, certains apprécient d'avoir un public. On connaît ainsi certains plus ou moins grands chefs appréciant de pouvoir exposer leur politique devant un parterre de subordonnés, n'hésitant pas à les convoquer de la France entière : on se sent sans doute très important quand on peut ordonner à d'autres de faire 2×13 h d'avion pour entendre un discours.

En matière de collaboration scientifique, certains choix peuvent s'avérer stratégiques. Ainsi, l'inclusion d'une équipe de l'INRIA Paris-Rocquencourt ou de l'École des Mines permet d'utiliser des salles sur Paris-centre, c'est-à-dire l'endroit le plus facilement joignable en France pour peu que l'on ait des partenaires distribués dans le pays voire à l'étranger. À l'inverse, prévoir une réunion dans une ville de province assure de délicates considérations de métrique SNCF et de tarification de vols intérieurs.

L'efficacité globale de la manœuvre n'est cependant pas très claire. Le bilan carbone des vols court-courrier est désastreux, le train prend des heures et contribue aux déchets nucléaires, et nous ne tenons pas compte des heures de travail et de sommeil perdues (ah, le train de 5h30 qui permet d'arriver à Paris pour les réunions commençant à 9h... ah, les gens qui hurlent dans leur téléphone tandis que vous tentez de travailler à la place de devant...).

L'affaire est claire : en 2014, raisonnez-vous, il est impensable de ne pas vouloir utiliser les moyens modernes de communication. Foin des voitures, des autocars, des trains, des aéronefs, place au virtuel !

C'est alors que tout se gâte, car la route de l'enfer est pavée de bonnes intentions et de petites crottes de ragondin.

La visioconférence

Vous avez décidé de conduire la prochaine réunion en visioconférence. Trois options s'offrent à vous.

La première est que chaque participant dispose d'un équipement spécifique, souvent installé dans une salle dédiée. Bien entendu, ces installations sont prises d'assaut, de sorte que leur utilisation suppose souvent réservation très à l'avance.

Curieusement, malgré leur coût élevé (5000€ et plus), ces installations sont souvent d'une utilisation peu intuitive. On appréciera donc de disposer d'un technicien compétent, ce qui est un luxe que l'on peut de moins en moins se permettre. Malgré cela, il est souvent nécessaire de tester à l'avance la communication.

Mais, me direz-vous, pourquoi dépenser autant alors que l'on peut faire la même chose avec un PC et une webcam, installés dans une salle ordinaire ?

Vous pourriez envisager d'utiliser Skype. Il s'agit d'un logiciel plutôt intuitif et qui fonctionne bien, notamment parce qu'il contourne fort bien les mécanismes de « sécurisation » qu'universités et entreprises installent pour des motifs divers (empêcher les employés d'accéder à la pornographie, aux jeux et aux derniers titres de Rihanna, etc.). C'est sans doute pour cela que son utilisation est fortement déconseillée dans les laboratoires du CNRS : il serait en effet fort dommageable que les Chinois ou les Indiens nous piquent nos découvertes sur les automates de Büchi à triple arbre à came sur le monoïde libre à poil ras !

Vous envisagerez donc d'utiliser les logiciels et moyens conseillés. Vous vous enfoncerez alors résolument dans une route dont vous ne pouviez vous douter où elle vous entraînerait.

Allons-y gaîment

Lorsque vous avez un problème informatique, vous trouvez souvent des gens bien intentionnés qui vous expliquent qu'ils ont une solution. Le plus souvent, au mieux, c'est qu'ils ont essayé cette solution pendant cinq minutes dans certaines circonstances favorables, sans s'être préoccupés de savoir si elle fonctionne fiablement et durablement dans d'autres circonstances. Au pire, ils ont un jour lu une liste de logiciels libres prétendant répondre au besoin que vous exprimez.

Ainsi, on vous dira peut-être qu'il suffit d'utiliser Ekiga ou tout autre logiciel de vidéophone sur PC, par exemple pour vous connecter sur les plate-formes officielles de visioconférence du CNRS ou de l'INRIA (du H323, pour les connaisseurs). Hélas, les « mécanismes de sécurisation » précités vous empêcheront d'y accéder depuis votre lieu de travail ; en revanche, pas de problème depuis le domicile personnel, ce qui est un peu paradoxal. Il pourrait cependant paraître quelque peu curieux et malcommode de rassembler des collègues dans votre séjour dans le but de tenir une réunion de travail avec des collègues distants (sans parler du fait pour un homme d'inviter une doctorante à son domicile personnel pourrait être mal interprété).

Mais, direz-vous, les instances de l'enseignement supérieur et de la recherche français ont justement abonné tous les laboratoires publics au service de visioconférence SeeVogh (anciennement Evo). Là encore, il suffit de l'utiliser, c'est du Java, cela fonctionne sur toute machine.

Votre serviteur a donc entrepris d'utiliser ce système dans l'optique d'assurer une large diffusion à des séminaires d'analyse statique et ainsi de répondre à l'importante demande sociétale de désenclavement de territoires défavorisés tels que Brest ou l'École normale supérieure de Lyon.

Les crottes de ragondin

Première surprise, le logiciel censément en Java exécutable sur n'importe quelle machine ne fonctionne pas avec la version de Java installée sur l'ordinateur portable, et « plante » sur le Mac d'un collègue. Qu'à cela ne tienne, on peut utiliser la « version béta », expérimentale.

Comme les orateurs arrivent avec moins deux minutes d'avance sur leur horaire de passage, et ne savent pas ou ne veulent pas installer de logiciel sur leur ordinateur portable, il est impossible de directement transmettre leur présentation. Qu'à cela ne tienne, il suffit de filmer l'écran avec une Webcam ! C'est là que l'on s'aperçoit, un peu tard, que, par défaut, SeeVogh règle la Webcam sur une définition insuffisante pour lire quoi que ce soit ; les spectateurs distants se déconnectent donc (possesseurs de Macs très fiers de votre Webcam incorporée, attention : celle-ci est souvent basse résolution, ce qui est certes suffisant pour transmettre votre binette sur ChatRoulette, mais insuffisant pour filmer un tableau où l'on écrit).

Au second essai, votre serviteur ayant appris de ce désastre, la caméra est à pleine résolution et stratégiquement placée sous le vidéoprojecteur, en bonne position pour être tournée vers l'écran de projection ou vers le tableau. C'est alors qu'on s'aperçoit que son micro, peu directionnel, capte fort bien le bruit du ventilateur du dit projecteur, et que les spectateurs distants ont donc l'impression d'un perpétuel bruit d'aspirateur en fond de l'orateur. Si les auditeurs distants veulent intervenir, il est bon de se doter de haut-parleurs, ceux incorporés dans la plupart des ordinateurs étant si petits qu'ils saturent dès que l'on monte un tant soit peu leur volume.

Au troisième essai, votre serviteur place un micro directionnel de qualité professionnelle (avec dispositif de numérisation incorporé) en face de l'orateur. Tout se déroule bien jusqu'au moment où le réseau sans fil décide de diminuer considérablement son débit (ou se coupe par intermittence, ce n'est pas clair) tandis que l'orateur écrit au tableau. La vidéo se dégrade donc considérablement et les auditeurs distants se déconnectent.

Quelques mots s'imposent quant à l'accès réseau. Il y a quelques années, nous avions un système très simple pour le réseau sans fil : il suffisait de connaître le mot de passe. Le but de celui-ci n'était pas d'écarter d'éventuels espions qui auraient voulu connaître en avant-première nos résultats capitaux sur l'itération de politique sur les opérateurs ordre-concaves, mais d'empêcher que des importuns n'utilisent notre réseau pour des activités que la morale réprouve mais que la société tolère (regarder du porno, poster des insultes dans des commentaires de blogs et télécharger le dernier Christophe Maé). Un visiteur ? Il suffisait de lui donner le mot de passe. Bien entendu, pareille fiabilité et simplicité ne pouvaient rester impunies, et on nous a donc imposé de mettre en place des systèmes permettant la traçabilité individuelle et facilitant le mouchardage des communications (il semble que cela soit une des conséquences de la mise en place de la HADOPI). Hélas, la fiabilité de ce nouveau système sans fil est fort aléatoire, sans doute en raison de sa complexité.

Pour la séance suivante, il est décidé d'utiliser un réseau filaire. C'est alors que l'on s'aperçoit que les prises sont configurées d'une façon qui est incompatible avec l'utilisation de l'ordinateur personnel employé. Le temps de faire intervenir l'ingénieur système, la séance est déjà levée.

La cerise sur le gâteau

Certains d'entre-vous ont peut-être entendu parler de « tableaux blancs interactifs ». Il s'agit en fait d'un vidéoprojecteur qui envoie une image sur une grande tablette graphique (une version géante et murale de celles utilisées par les dessinateurs et illustrateurs, quoique sans doute de plus faible résolution). Le vidéoprojecteur et la tablette sont connectés à un ordinateur, sur lequel des logiciels adaptés permettent de dessiner ou écrire sur le tableau et de sauvegarder l'image ainsi obtenue.

Nous avions fait l'acquisition d'un tel matériel il y a quelques années (il y avait un tel battage autour de ces produits !), et le moins que l'on puisse dire est que nous ne l'utilisons en général pas au plein de ses capacités : le plus souvent, il sert juste de vidéoprojecteur. Pourquoi ?

Première remarque : la définition du vidéoprojecteur (1024×768) est faible au regard de la finesse d'une écriture manuscrite, même sur un tableau (quelqu'un saurait-il d'ailleurs pourquoi de nos jours les projecteurs adoptent encore cette définition ?), sans parler du fait qu'il projette le rouge comme du noir (problème de γ ?). La résolution de la tablette en temps et en espace n'est pas non plus très bonne. Il faut donc écrire assez lentement et gros. Il est parfois possible d'utiliser une reconnaissance de caractères en direct, mais cela pose d'autres problèmes.

Autrement dit, il est plus pratique d'utiliser un tableau blanc ordinaire avec des feutres, et de photographier le résultat obtenu avec un appareil photo bon marché voire un téléphone portable !

La seule valeur ajoutée que nous aurions vue à ce dispositif était le partage à distance, permettant la réflexion conjointe sur le même tableau. Hélas, les logiciels fournis ne le permettaient pas... et on nous proposait des solutions coûteuses (licence de site de plusieurs milliers d'euros).

La situation aurait-elle évolué dans le bon sens ? Nous avons testé plusieurs applications. L'une d'elles nous a bien pris un quart d'heure à cliquer dans tous les sens avant que le partage de tableau ne fonctionne. Une autre, accessible directement dans le navigateur Web, nous impose un « tutoriel » dans notre écran, et met plusieurs minutes à redevenir opérationnelle en cas de coupure de communication (rappel : le réseau sans fil saute) ; sans parler du fait que nos données sont maintenant chez un prestataire externe qui veut nous facturer l'accès à leur version en haute résolution.

Bref, ce n'est guère probant, mais nous avons bien rigolé après une longue réunion ponctuée de pannes de communication, redémarrages de services, bricolages filaires, etc.

Conclusion

En 1969, l'Homme a pu arriver sur la Lune. Avec l'Internet, il a prouvé qu'il était capable de mettre à disposition du monde la plus grande base de données de vidéos de chats de l'histoire. En 2014, organiser une réunion est toujours un parcours du combattant. First world problems.

(Accessoirement, je serais curieux de savoir quel usage on fait de ces tableaux interactifs dans l'éducation, après tout le battage qui a été fait. Et pour ceux qui s'y connaissent, peut-on facilement tunneler du H323, comment régler rapidement le γ des canaux RGB quand on sort sur un vidéoprojecteur, qu'est-ce qu'il y a comme application non pénible de partage de tableau à distance, sous Linux peut-on étalonner une tablette externe si elle ne concerne qu'un écran dans une configuration multi-écran, etc.)