Eddy Bellegueule, nous dit-on, est une œuvre littéraire et non un traité sociologique. Soit. Pour tout dire, je n'ai pas été soufflé par ce roman autobiographique, cette « autofiction » comme on dit de nos jours. On me l'avait présenté comme « un livre assez bien écrit, qui se lit rapidement » et c'est exactement ce que j'ai ressenti ; mais d'enthousiasme, aucun. Peut-être est-ce que j'ai eu sans cesse la sensation, dans cette ouvrage, d'être renvoyé ailleurs.

Un roman court et nerveux basé sur l'enfance et l'adolescence malheureuses de l'auteur, évoquant divers épisodes violents ou humiliants, se terminant par le départ du narrateur pour l'internat d'un lycée de grande ville, loin de son milieu social étriqué et dont il rejette les valeurs, loin de ses persécuteurs ? Vipère au poing (1948).

L'opposition entre le langage recherché, les attitudes, les valeurs du magistrat (représentant à la fois le pouvoir, la bourgeoisie et l'éducation) et le langage populaire, mâtiné de régionalismes, les attitudes, les valeurs du « petit blanc » ? Roland Barthes au sujet de l'Affaire Dominici (1954).

Plus près de nous, et dans un registre plus populaire : la fuite du jeune homosexuel de sa province intolérante vers la grande ville ? Smalltown boy, Bronski Beat (1984). Les espoirs vite déçus des adolescents de la classe ouvrière rurale, le travail à l'usine comme le faisait le père, la petite amie enceinte encore au lycée ou à peine sortie, la routine miséreuse ? The River, Bruce Springsteen (1981).

On trouvera également des petites réflexions sociologisantes par ci par là, dans l'orthodoxie bourdieusienne (mais l'auteur a également participé à un ouvrage sur Bourdieu).

Surtout, et j'avoue que c'est pour moi ce qui a été le plus pénible, cette réalité des familles ouvrières des petites villes de province dépendant d'une industrie périclitante et entourées d'agriculture — la télévision allumée du matin au soir, les femmes qui se plaignent de ne pas avoir pu faire d'études et de leurs espoirs perdus, les hommes qui évoquent avec dérision les « lopettes », les ouvriers au corps bousillé, l'alcoolisme, les horizons bouchés, la « grande ville » à 50 ou 100 km perçue comme un autre monde lointain, les rumeurs sur les mauvais traitements et la délinquance dans telle ou telle famille —, je l'ai un peu connue, de même que j'ai un peu connu les petites frappes de collège, parquées sur des voies de garage ou destinées à y être, et qui brutalisaient ceux qu'ils considèrent comme trop « intellos ».

Bref, ce livre n'a rien pour moi de bien surprenant, si ce n'est que les scènes qui s'y déroulent avaient lieu au XXIe siècle et non dans les années 1980. Ah, bien sûr, il y a cette scène de sodomie de groupe entre pré-adolescents, bien faite pour choquer, mais qui laisse une certaine impression d'irréalisme ; on invoquera sans doute un épisode onirique...

C'est bien là aussi ce qui me dérange dans ce livre. C'est un roman, nous dit-on, et un roman n'est pas un récit fidèle de la réalité : on ironise sur la volonté de « fact-checker » la littérature. Soit, mais un roman raconté à la première personne, dont le narrateur porte le nom de naissance de l'auteur, et mettant en scène des personnes réelles, c'est une autobiographie. C'est là toute l’ambiguïté de l'autofiction à visée sociologique : elle peut tantôt se vouloir littérature, sans ambition d'exactitude ou de rigueur, tantôt se vouloir analyse sociologique, tantôt se parer de l'effet de réel ; ce petit tour de passe-passe permet de se jouer des critiques.

Enfin, à quel public est-il destiné ? Tout auteur qui aspire à être lu, que ce soit un romancier ou un scientifique, essaye d'établir une certaine connivence avec son lecteur. Ici, on trouvera quelques références laudatives au corps enseignant (qui pousse le narrateur à faire du théâtre et à poursuivre des études), quelques réflexions sociologisantes : on a l'impression d'un ouvrage écrit pour de (futurs) étudiants en lettres ou sciences sociales — ce milieu petit-bourgeois pour accéder auquel le narrateur a tant dû lutter, et dont les membres, malgré leurs bonnes intentions gauchisantes, n'ont pas forcément la connaissance de la vie réelle des couches populaires. Rien de tel, en effet, que l'École normale supérieure (où l'auteur a fini par parvenir à être étudiant, sans toutefois être normalien) pour voir des fils et filles de professeurs d'université ou de directeurs de recherche au CNRS discourir sur la condition ouvrière. On ne peut ici pas écarter, hélas, un certain voyeurisme de leur part... et peut-être une certaine anticipation de celui-ci de la part de l'auteur.

Que des journalistes croient bon de signaler comme particulièrement significatives et brutales des répliques comme « Mais tu fous quoi de tes journées si t'as pas la télé » nous dit en fait plus sur les journalistes culturels et leur décalage avec la population française moyenne que sur l'ouvrage qu'ils critiquent ; qu'ils prennent la peine de dire, gravement, que ce n'est pas « un sketch des Deschiens » mais la vraie vie montre bien qu'ils ignorent ce qu'est celle-ci. J'ai envie de conseiller à tout ce beau monde de parler un peu avec le personnel de ménage de leurs bureaux, par exemple, pour savoir ce que c'est que de faire vivre toute une famille sur un petit salaire et dans un petit appartement...

Au fond, le titre de l'ouvrage pose une question sans y apporter de réponse : comment en finir, non pas par un sauvetage individuel et exceptionnel, avec les situations qu'il décrit ? Car des Eddy Bellegueule, il y en a d'autres.

PS Sans surprise, une polémique entre l'auteur et le Nouvel Obs. Ça, ça vous pose un écrivain ; et puis ça fait parler du livre, ce qui ne nuit pas aux ventes...