On pense, bien sûr, à ces ethnologues discourant sur les peuples exotiques ; le fait que ce soient les occidentaux qui aient envoyé des « savants » étudier les peuples exotiques, ou encore aient ramené des membres de ces peuples pour les exposer au public, et pas l'inverse, indique (s'il en est besoin de le faire) la domination des occidentaux. Il était naguère parfaitement normal d'organiser un colloque d'universitaires occidentaux, blancs et mâles bien sûr, pour discourir savamment sur la vie dans telle ou telle région du monde, un peu comme des entomologistes discourent sur les insectes sans inviter ceux-ci à présenter leur point de vue.

Plus près de nous, on a assisté aux États-Unis à de navrants débats parlementaires, où des assemblées formées très majoritairement d'hommes blancs discouraient sur l'avortement, avec parfois des énormités démenties par les faits. Les débats français sur l'avortement et la contraception étaient bien entendu de la même teneur... mais c'était il y a une quarantaine d'années. L'exemple le plus caricatural est sans doute celui du clergé catholique donnant son avis sur la contraception.

Sans aller jusqu'à des considérations aussi larges, il n'est pas rare d'entendre des adultes se remémorer l'humiliation d'entendre leurs parents discuter d'eux et de leurs problèmes personnels avec d'autres adultes, comme s'ils n'étaient pas là. Un enfant qui fait de même « répond » et est considéré comme malpoli et impertinent.

Jusque là, je pense que tout le monde me suit, n'est-ce pas ?

Voyons maintenant comment ce critère de domination (au moins symbolique) peut s'appliquer à d'autres cas de figure et à une échelle plus modeste.

Certains ont cru bon d'organiser des colloques sur Wikipédia... sans inviter la moindre personne de Wikipédia et même en trouvant cela parfaitement normal. Pourtant, il y a chez Wikipédia des personnes de niveau tout à fait suffisant pour intervenir dans des colloques universitaires. J'en conclus que ces personnes (journalistes, universitaires...) font partie d'un groupe dominant par rapport à celui des wikipédiens. Elles ont d'ailleurs très mal pris que certains wikipédiens se « rebiffent » et mettent en cause la légitimité de leur discours.

Les philosophes et assimilés trouvent parfaitement normal de discourir sur les sciences. En revanche, lorsque des scientifiques se mêlent de poser un regard critique sur leurs activités, cela se passe mal pour eux, comme l'a bien démontré le torrent de boue sous lequel on a enseveli Alan Sokal et Jean Bricmont. J'en conclus donc à la domination symbolique de la philosophie et des sciences humaines sur les sciences exactes (*).

Vous me suivez toujours ? Bien évidemment, ces deux exemples ne sont pas au même degré de magnitude que certains de mes premiers exemples, mais il me semble qu'ils illustrent les mêmes mécanismes. 

(*) Je sais bien que les collègues de SHS ont souvent la vision inverse, d'une domination des sciences exactes sur les autres domaines disciplinaires. À mon avis celle-ci prend une autre forme (notamment, une meilleure attribution de budgets). L'une n'exclut pas l'autre.