Une personne m'affirmait que les fonctionnaires touchaient la moitié de leur rémunération en primes. Je lui ai indiqué que la majorité des fonctionnaires, de catégories B et C (niveau théorique de recrutement : baccalauréat ou inférieur) touchent peu de primes. Il m'a dit qu'il ne parlait que de la catégorie A (niveau théorique de recrutement : licence et au delà). Je lui ai rappelé que de l'ordre de la moitié des fonctionnaires de» catégorie A sont enseignants du primaire et du secondaire, et qu'on entend rarement dire que les professeurs des écoles croulent sous les primes. Il a finalement expliqué qu'il ne parlait que des hauts fonctionnaires (et là, pour le coup, il me semble que son affirmation est exacte : les traitements publiquement affichés sont augmentés de primes et d'indemnités beaucoup plus discrètes).

La mère de mon interlocuteur était administratrice civile (5000€/mois avec les primes, d'après lui) et il avait, semble-t-il, pris son cas pour une généralité... Bien évidemment, quelle énormité que de considérer comme représentatif de la fonction publique en général le cas d'un corps dont l'accès se fait principalement par l'École nationale d'administration, et dont la grille de traitements finit hors échelle ! Sans surprise, il a ensuite expliqué qu'il n'est pas évident de faire vivre toute une famille sur ces fameux 5000€.

On pourrait penser qu'il s'agit du raisonnement d'un quidam isolé ; mais certains politiciens raisonnent pareillement. Ainsi, Bruno Le Maire nous explique-t-il qu'il a démissionné de la fonction publique parce qu'il estime que le poids des fonctionnaires dans le gouvernement de la France est trop grand ; il proposait même d'interdire que les fonctionnaires puissent exercer des mandats électoraux en détachement, et soient donc forcés de choisir entre leur poste dans la fonction publique et leur mandat. Hélas, sa critique, là encore, visait plutôt la haute fonction publique à laquelle il appartenait (Bruno Le Maire, énarque, était conseiller au ministère des affaires étrangères). Visiblement, il n'envisageait même pas que pareille réforme empêcherait un professeur des écoles (pas franchement un emploi où l'on développe son « réseau ») de briguer un mandat national.

Je pourrais multiplier les réflexions de personnes pourtant éduquées qui envisagent la société par le petit bout de leur lorgnette de privilégiés (ma favorite est celle de ce sociologue connu s'étonnant que des doctorants aient besoin d'être payés pour travailler dans un laboratoire parisien...).

Un certain idéal politique veut que les représentants du peuple n'aient pas à en être nécessairement représentatifs ; de fait, la seule représentation vraiment fidèle du peuple, c'est le peuple lui-même. On peut même valablement arguer qu'il n'est pas mauvais que ceux qui font la loi soient mieux éduqués que la moyenne. Cependant, l'expérience montre qu'il est très facile, même avec les meilleures intentions du monde, d'avoir une vision de la société déformée et de prendre pour une généralité ce qui n'est qu'un cas très particulier.