Tout d'abord, relevons que, dans bon nombre de disciplines, les laboratoires du CNRS sont en fait des laboratoires mixtes avec les universités et grandes écoles, où les chercheurs CNRS sont minoritaires. Cela ne fait donc aucun sens, dans ce contexte, de distinguer la recherche CNRS de la recherche universitaire, comme le faisait ce quidam. De plus, la recherche actuelle se fait souvent en partenariat avec des entreprises, notamment dans le cadre de projets européens ou financés par l'Agence nationale de la recherche (ANR). Bref, la critique de ce monsieur semblait s'adresser plus au CNRS de 1960 qu'à celui de 2014...

Parlons maintenant des PME; j'en connais un certain nombre dans les domaines d'applications de mon thème de recherche. Dans tous les cas, celles-ci mettent en œuvre des approches qui ont été auparavant défrichées et étudiées au sein de laboratoires d'universités ou d'organismes (CNRS, INRIA, NICTA...). Elles font un lourd travail de développement, pour faire passer ces approches de l'étape de prototype académique à celle de produit vendable à des utilisateurs — car il y a la même différence entre ce prototype et ce produit qu'entre un démonstrateur de nouveau type de moteur et une automobile complète. Ces entreprises embauchent d'ailleurs des docteurs et chercheurs issus des laboratoires. En revanche, il est clair qu'elles font peu voire pas du tout de recherche.

Le but d'une start-up est de survivre tant qu'elle ne fait pas de bénéfice ou qu'elle n'a pas été revendue à une grande entreprise. Il faut arriver le plus vite possible à un produit ; ce n'est pas le moment de faire de la recherche, c'est-à-dire d'investir à long terme alors qu'on risque le dépôt de bilan à court terme. Le but est de sortir un produit le plus vite possible, et on réfléchira ensuite. Aujourd'hui encore, un ex-chercheur travaillant dans une start-up « incubée » dans mon laboratoire m'expliquait que l'objectif est de vendre, après on réfléchira à autre chose.

Une fois que la start-up est devenue une PME plus stable, le but est de répondre aux demandes des clients et de sortir régulièrement de nouveaux produits. Un docteur embauché dans une de ces entreprises m'a résumé ainsi la situation : « nous sortons une nouvelle version tous les 6 mois, nous n'avons pas le temps de nous lancer dans des changements ou des approches trop ambitieuses ». Notons que, même dans un secteur high-tech, la demande immédiat du client porte souvent sur des améliorations relevant de pur développement sans nécessité d'invention ou de progrès scientifique (par exemple, disposer d'une interface produisant des rapports plus lisibles : c'est utile, mais cela ne suppose aucune recherche supplémentaire).

La solution adoptée par certaines PME pour rester « à la page » sans avoir de coûteuse recherche interne est de travailler en partenariat avec un ou plusieurs laboratoires et leur soumettent les questions qui nécessitent des investigations poussées et des approches qu'elles ne maîtrisent pas... c'est-à-dire justement les questions de recherche. D'autres refusent ce type de collaborations, avec le risque d'être dépassées par l'état de l'art, donc par la prochaine start-up qui se montera en utilisant des résultats de recherche universitaire...

On le constate, le problème est bien plus complexe que le cliché des entreprises qui dépassent une recherche « officielle » sclérosée. Ainsi, il faudrait évoquer le problème de la montée en taille des PME innovantes : il existe de nombreuses aides pour monter une start-up, mais quand celle-ci voudra grandir (pour conquérir de nouveaux marchés, se lancer dans une nouvelle ligne de produit...) il n'est pas facile de trouver des capitaux, me dit-on. On me dit également que le rêve d'une start-up technologique française est de se vendre à un grande société, notamment américaine ; ce n'est assurément pas comme cela que le nouveau Microsoft ou le nouveau Google se montera chez nous.

PS On me dit qu'une fois que la boîte est bien lancée, il est envisageable de faire de la recherche avec le crédit impôt recherche. Dont acte.