Impostures intellectuelles, d'Alain Sokal et Jean Bricmont, fit scandale en France lors de sa publication en 1997, car il mettait en lumière certaines faiblesses dans les écrits d'intellectuels français très reconnus et influents. Cette énumération, certes un peu fastidieuse, d'analogies hasardeuses, de jargonnages, de pédanteries, sous des plumes fameuses, ne constituait pas l'ensemble de l'ouvrage ; il s'y trouvait également une critique de certains courants contemporains de la philosophie et de la sociologie des sciences. Je vais tenter de la résumer, en implorant l'indulgence des spécialistes de ces domaines qui trouveraient par trop simplistes mes explications (*).

Selon Sokal et Bricmont, la vision des « sciences exactes » développée par certains auteurs des « sciences humaines et sociales », comme Bruno Latour, est qu'il s'agit de constructions sociales où les « vérités » établies découlent plus de jeux de pouvoirs, de combats idéologiques, etc., que des faits expérimentaux. Sokal et Bricmont acquiesçaient au constat « faible » que la science est une construction sociale sous-tendue par des phénomènes extra-scientifiques (constat utile, car il souligne qu'il faut rechercher les présupposés idéologiques derrière certaines recherches, certaines théories) ; en revanche, ils rejettaient l'idée « forte » selon laquelle les résultats n'ont aucun ou du moins fort peu de rapport avec la réalité physique.

Alan Sokal et Jean Bricmont se réclament tous deux de la « gauche », et voyaient dans cette vision relativiste « forte » des sciences un danger pour les idées progressistes. En effet, disaient-ils, certains intellectuels se disant « de gauche » avaient cru pouvoir combattre les excès de la technoscience « officielle » en soutenant pareilles thèses, mais celles-ci se retourneraient bientôt contre les idées progressistes lorsque les forces conservatrices, voire réactionnaires, les utiliseraient à leur profit, notamment pour rejeter les approches scientifiques s'accordant mal avec leurs intérêts et leur idéologie. Ils avaient bien raison, et la question climatique en est un magnifique exemple.

Il est bien connu que les propos des scientifiques relevant un réchauffement du climat depuis la Révolution industrielle et l'attribuant, au moins en très grande partie, à l'usage des combustibles fossiles, mécontentent divers intérêts économiques et politiques. Si ces propos sont, justement, de simples paroles sans valeur de vérité particulière, découlant des options idéologiques des scientifiques (qu'il est facile, dans une vision conservatrice, d'accuser de crypto-marxisme, de collectivisme ou d'étatisme), ou encore de luttes de pouvoir (motiver le financement de recherches supplémentaires), il n'y a pas de raison d'en faire plus cas que de promesses électorales...

Il ne s'agit évidemment pas pour moi de nier la part de dogmatisme et d'idéologie qu'on a pu intégrer diverses « sciences exactes ». Il suffit par exemple de constater que la liste des maladies mentales, relevant de la médecine, qui se veut une science, fluctue suivant les courants politiques et religieux dominants (l'homosexualité était naguère considérée dans divers pays occidentaux comme un trouble mental relevant d'un traitement psychiatrique, mais la situation a changé). Toutefois, si l'on affirme que le dogmatisme et l'idéologie déterminent majoritairement les résultats scientifiques, on renonce forcément à utiliser ces résultats dans un sens bénéfique à la société.

Qui plus est, si cette critique s'applique aux sciences expérimentales ou mathématiques, elle doit s'appliquer avec d'autant plus de force aux sciences humaines et sociales ; autrement dit, il est difficile de penser que la vérité en physique est déterminée par qui est le plus fort dans les jeux sociaux, sans penser que la vérité en sociologie, philosophie, histoire, psychologie, etc. est ainsi déterminée. Bref, les promoteurs de ces théories « fortes » de constructivisme sociale, croyant rabattre la superbe des sciences exactes, sapent en fait en premier lieu les sciences humaines et sociales.

Que disent les détracteurs des études autour de la notion de « genre » ? Qu'il ne s'agit pas là de science, mais d'idéologie. De la même façon que les conservateurs accusent les climatologues de vouloir utiliser le prétexte de la dégradation écologique pour introduire un contrôle étatique, voire supraétatique, sur l'économie et transformer la société dans un sens qui leur agrée idéologiquement, les conservateurs accusent sociologues, psychologues, etc. de vouloir établir un contrôle étatique sur les élèves pour transformer la société selon leurs marottes personnelles — marottes que l'on englobe sous le titre inquiétant de « théorie du genre » ou gender, terme d'autant plus inquiétant qu'il est anglo-américain (rappelons-nous comment l'ouvrage de Sokal et Bricmont fut attaqué en France comme une offensive d'américains obtus contre la culture et la nation françaises, quand bien même Jean Bricmont était-il belge : l'antiaméricanisme tient lieu de cache-misère de la pensée tant à gauche qu'à droite).

Je n'ai hélas pas de solution facile à proposer aux problèmes soulevés. La meilleure option est à long terme, selon moi : il faudrait que les chercheurs puissent informer le public non seulement des conclusions auxquelles ils parviennent (conclusions qui, a priori, ne se distinguent pas de discours basés sur la morale ou l'opinion personnelles) mais des méthodes qu'ils ont appliquées pour parvenir à celles-ci. J'ai déjà expliqué à plusieurs reprises comment non seulement le grand public, mais aussi les journalistes, ne semblent pas faire la différence entre d'une part une théorie réfutable au sens de Popper, d'autre part des analogies à la pertinence douteuse ; entre d'une part une théorie confortée, d'autre part un article isolé à la méthodologie bancale. Il faut dire que les clichés communément colportés tant par la fiction que par les médias censément d'information (le mythe du scientifique génie solitaire, le contre-mythe du scientifique dangereux et obtus...), l'occultation du travail d'examen croisé et de construction d'un corpus disciplinaire, contribuent à une vision totalement faussée du discours scientifique.

En attendant, la planche nous ayant été complaisamment savonnée, nous peinons à avancer.

(*) Je résume ici de mémoire un ouvrage lu il y a 16 ans, il est possible que je commette des erreurs. Par ailleurs, le fait que je résume un ouvrage n'implique ni approbation, ni improbation de ma part des thèses qu'il contient.