Bien évidemment, ces bourses ne représentent qu'une goutte d'eau (350000€/an, c'est-à-dire l'ordre de grandeur d'un projet ERC), mais elles me semblent assez représentatives d'approches visant à obtenir la parité des sexes dans la recherche, approches que je trouve assez inadaptées.

Ces approches considèrent qu'il s'agit d'agir au niveau des études niveau master recherche et doctorat, ou encore sur la composition des jurys de recrutement (universités, CNRS...), pour promouvoir la place des femmes. De mon point de vue, c'est bien trop tard.

Certains de mes lecteurs peuvent ignorer le fonctionnement des recrutements dans la recherche scientifique, aussi je vais faire un petit rappel. Pour être recruté chercheur dans un organisme comme le CNRS, ou enseignant-chercheur universitaire, il faut être titulaire d'un doctorat, c'est-à-dire d'un diplôme accordé au vu de travaux de recherche dans la discipline concernée s'étalant sur plusieurs années et effectués, au moins dans les disciplines scientifiques, dans un laboratoire avec paiement d'un salaire. Ce doctorat peut être prolongé par un « post-doctorat », c'est-à-dire d'un emploi de chercheur en CDD, souvent à l'étranger. Pour s'inscrire en doctorat, il faut normalement un master recherche, c'est-à-dire un diplôme bac+5, diplôme qui suppose d'avoir fait une licence ou équivalent avant. Dans certaines disciplines, notamment les disciplines mathématiques ou proches des mathématiques, une bonne partie des étudiants parvenant au master recherche sont élèves de grandes écoles de haut niveau scientifique telles que les écoles normales supérieures ou l'École polytechnique.

Or, on constate qu'il y a peu d'étudiantes (au moins dans les disciplines concernées) dans ces établissements (disons de l'ordre de 15%), et même plus généralement dans les écoles d'ingénieur ou dans les cursus universitaires. Pour prendre un exemple caricatural, je n'ai cette année aucune étudiante dans mes enseignements à l'École polytechnique (alors que l'an dernier, il y a en avais quelques unes ; notamment une excellente étudiante qui voulait se diriger vers une thèse... dans une grande université américaine, bien sûr).

Quelles que soient les mesures que l'on puisse prendre au niveau master-2, doctorat, post-doctorat, recrutement et promotion des chercheurs et enseignants-chercheurs, on n'obtiendra que des changements modestes tant qu'il n'y aura que 10-15% de jeunes femmes dans ces disciplines au niveau licence ou master-1. Les critères, incitations et désincitations qui ont mené aux choix des jeunes femmes de suivre certaines études (par exemple, lettres ou biologie) et pas d'autres (par exemple, informatique fondamentale) s'exercent avant que les actions projetées n'aient une quelconque influence.

Il est pour moi très clair que les choses se jouent bien avant, sur l'image que garçons et filles se font des métiers, des disciplines, des ambiances, de ce qui sied à l'un ou l'autre sexe, bref de la construction sociale qu'est le genre. Celle qui, quand j'étais collégien, poussait une de mes petites camarades (toujours habillée de façon fort seyante et prête à conseiller en choix de vêtements) à papillonner des yeux pour trouver un gentil garçon pour lui faire son projet de techno (parce que souder un variateur électrique...).

Natacha m'a alors fait remarquer que, justement, les entreprises de cosmétiques telles que l'Oréal participent fortement à la construction des stéréotypes de genre, en bombardant les femmes d'injonctions selon lesquelles elles doivent d'abord faire passer leur beauté et leur élégance (voir Beauté fatale de Mona Chollet).

350000€/an, ce n'est pas cher pour se racheter une vertu égalitariste.

(On me signale qu'en revanche l'association Femmes et Maths mène des actions là où cela peut avoir un impact, c'est-à-dire dans l'enseignement secondaire. Par ailleurs, il y a un problème général de recrutement en thèse dans certaines disciplines, hommes ou femmes...)