Il me semble que parmi les missions de l'enseignement, il y a celle de sortir les élèves (et les étudiants) de leur train-train intellectuel. J'entends par là la multitude de certitudes, de modes de raisonnement, que l'on accumule au cours de la vie ; des certitudes qui ne sont pas forcément fausses, mais qui prennent vite dans l'esprit une excessive valeur de généralité. Il s'agit donc de combattre ce biais cognitif qui fait que nous prenons pour une loi universelle ce qui n'est qu'un constat valable à notre échelle, dans notre entourage. Voyons quelques exemples.

À notre échelle, disons de ce que nous pouvons en voir sans recourir à des moyens techniques lourds, la Terre est plate. Pourtant, elle est ronde ; mais pour s'en apercevoir il faut parcourir des milliers de kilomètres, faire des mesures très précises, ou emprunter un aéronef. De même, à notre échelle, un bloc de métal est un objet continu ; mais si l'on y regarde de très près, il est constitué de grains élémentaires. L'approximation raisonnable à notre échelle ne l'est plus lorsque l'on regarde l'objet dans son détail ou dans sa globalité. Il en est de même de nos notions intuitives des mouvements et de leur composition, qui fonctionnent très bien aux vitesses de la vie courante, mais ne s'appliquent plus aux très grandes vitesses.

Une certaine idéologie techniciste, imprégnant notre société, veut qu'il n'existe pas de limites, ou plutôt que celles-ci pourront être dépassées au prix d'avancées technologiques. L'existence de limites fondamentales (l'impossibilité de créer de l'énergie, l'impossibilité de dépasser un certain rendement lors de certaines transformations d'énergie, l'impossibilité de dépasser la vitesse de la lumière, l'impossibilité d'effectuer certains calculs) peut donc heurter ; il n'est dès lors pas surprenant de constater que dans de nombreuses oeuvres « d'anticipation », on transgresse certaines de ces limites. Les sciences rappellent que, quels que soient nos désirs de toute puissance, ceux-ci rencontrent des limites.

Notre sens commun nous dit que pour mesurer une quantité, il faut la compter entièrement. La pratique de sondages heurte donc le sens commun : comment prédire le comportement de millions de personnes à partir d'un petit échantillon ? Et pourtant, il existe des preuves mathématiques détaillées à ce sujet. De même, nous pouvons être surpris de l'annonce simultanée de la baisse du pouvoir d'achat moyen de la population et de sa hausse dans chaque catégorie de la population ; mais une meilleure compréhension des statistiques nous fait dépasser cette apparente contradiction.

Les mauvaises dissertations, c'est un cliché, commencent par « De tout temps ». Pourquoi est-ce mauvais ? Tout simplement parce que ce « de tout temps » veut généralement dire « depuis la fin du XX^e siècle, en France métropolitaine, dans mon milieu social » ou quelque chose d'approchant. Ainsi, que penser de ces affirmations véhémentes selon lesquelles la tradition millénaire est que les enfants doivent être élevés par leur « papa » et leur « maman », alors que dans la noblesse et la grande bourgeoisie, la tradition était plutôt de confier les enfants à des nourrices, gouvernantes, précepteurs, sans parler des couvents et pensionnats ?

Ainsi, la connaissance de disciplines aussi diverses que la géographie, l'informatique, la physique, l'histoire, l'économie, les mathématiques, nous incite à la prudence quant aux généralisations hâtives à partir de notre milieu, de notre échelle personnelle, de notre « bon sens ». Elles nous aguerrissent également face aux raisonnements bancals. C'est là, à mon sens, une des missions fondamentales de l'enseignement, sans doute plus importante que l'apprentissage de listes de dates ou de curiosités orthographiques.

Revenons-en à la question du genre. Il est indéniable que certains métiers sont plus exercés par des hommes et d'autres par des femmes. Une généralisation hâtive est que cet état de fait est forcément une constante à travers les époques et les sociétés, et un raisonnement bancal l'attribue (sans plus ample informé) à une différence essentielle entre hommes et femmes, en ne tenant pas compte des différences d'incitations et de désincitations, de modèles et de contre-modèles, produites par notre société.

Il me semble parfaitement dans le rôle de l'École de mettre en garde l'esprit des plus jeunes contre les fausses évidences. Je me demande donc quelle conception de celle-ci ont les participants à cette fameuse « Manif pour tous ».