Bien entendu, aucune étude ne vient à l'appui de pareilles affirmations (il est vrai que pareilles études n'existent probablement pas), et les remarques sur la décadence de la jeunesse persistent depuis l'antiquité. Voyons cependant une petite anecdote amusante.

Je connais une personne, actuellement retraitée, qui dans les années 1970 a voulu passer un concours (interne, il me semble) de catégorie A de la fonction publique. Or, elle n'avait qu'un DUT, soit un diplôme bac+2, et on exigeait un diplôme plus élevé. Qu'à cela ne tienne, il suffisait de passer une licence. Son choix se porta sur une licence de sociologie à l'université expérimentale de Vincennes (la sociologie n'avait que peu de rapport avec son travail, mais qu'importe).

Il est manifeste que rien n'est resté de ces études : cette personne a pour caractéristique de proférer régulièrement des énormités sociologiques. Du reste, si elle affirme qu'elle a suivi des cours avec des intellectuels connus, elle ne peut citer parmi ceux-ci que Marcuse, et encore ne peut-elle rien dire de son cours si ce n'est qu'il était en anglais (cette personne ayant un anglais déplorable, il est probable qu'elle n'ait rien pu suivre et qu'elle s'en rappelle donc pour cette raison).

À ce que j'en ai lu, de nombreux enseignants, sinon tous, de l'université de Vincennes rejetaient les méthodes habituelles de contrôle des connaissances et accordaient leurs « unités de valeur » à tous les étudiants. Il me semble assez plausible que cette personne ait choisi cette discipline et cette université en partie pour la facilité à acquérir le diplôme. On trouve donc le comportement « consumériste » dans le cadre d'une université expérimentale dont les enseignants affectaient de refuser la société occidentale et son économie consumériste.

Une anecdote ne fait pas une généralité ; mais je pense fort probable que, de puis longtemps déjà, une partie importante des élèves et étudiants étudient des disciplines non par pour leur intérêt intrinsèque, mais parce qu'on le leur impose comme étape avant d'acquérir ce qui leur importe réellement, par exemple un emploi convoité (fût-il une « planque » dans l'administration).

D'où proviennent donc les remarques sur le consumérisme de la jeunesse actuelle ? Je les attribue à une certaine myopie intellectuelle des enseignants. Si une personne a étudié suffisamment une discipline pour devenir enseignant de celle-ci, c'est qu'elle a apprécié celle-ci ; ou, du moins, qu'à force de l'enseigner elle a rationalisé ce travail en attribuant un grand intérêt intrinsèque à la discipline enseignée. Il est alors facile d'oublier que, lorsque l'on était plus jeune, on a été un « cancre » dans d'autres disciplines, ou du moins d'établir une hiérarchie entre celles que l'on a apprécié (intrinsèquement supérieures) et celles où l'on ne travaillait pas (intrinsèquement ennuyeuses, et dans lesquelles on pourra au besoin vanter son ignorance : voir toutes les personnalités artistiques et littéraires expliquant avec délectation comment elles étaient nulles en mathématiques).

Ma théorie est qu'au contraire, à toutes les époques, les gens ont étudié pour répondre à des attentes sociales (celles de leurs parents), pour obtenir un emploi, une situation, etc. Peut-être ce comportement est-il aggravé par le chômage de masse, je veux bien l'admettre. J'éprouve toutefois un certain malaise quand des personnes qui ont connu le plein-emploi dans leur jeunesse et sont devenues fonctionnaires se moquent de jeunes qui vivent dans la peur du chômage et du déclassement.