Pendant longtemps, les administrations auxquelles j'ai affaire ont exigé des « RIB originaux ». Je suppose qu'elles entendaient par là qu'elles n'acceptaient pas les photocopies. Pourquoi ? Mystère et boule de gomme.

Peut-être est-ce parce qu'au début des années 1980, les photocopieuses produisaient souvent des copies peu lisibles (surtout si on photocopiait des photocopies), que quelqu'un a alors sorti cette consigne, et que tout le monde l'a religieusement appliquée pendant 30 ans alors que le monde évoluait.

Peut-être est-ce pour « éviter des fraudes », phrase magique qui permet de justifier tout et n'importe quoi, même quand on n'a aucune idée de quelle fraude pourrait arriver et comment la mesure indiquée permettrait de la pallier.

Ces demandes de « RIB originaux » ont persisté y compris à une époque où l'accès aux comptes bancaires en ligne était généralisé et que j'imprimais moi-même mes RIB à partir des PDF fournis par ma banque. (Je me rappelle notamment d'une personne qui préférait recevoir un fax plutôt qu'un PDF dans un courriel, parce que cela faisait plus officiel...)

Plus récemment, les administrations ont commencé à accepter le RIB sous forme de PDF.

Malheureusement, il arrive que des naïfs (par exemple des étrangers qui ne parlent pas français et/ou ne comprennent pas les finesses de l'administration française) se contentent de donner, en texte simple dans le courriel, les numéros RIB et/ou IBAN et SWIFT/BICC de leur compte bancaire. Ces informations suffisent en effet pour émettre un virement, comme pourra le vérifier n'importe qui a accès en ligne à ses comptes.

Bien évidemment, l'administration redemande le RIB, l'interlocuteur ne comprend pas ce qu'on lui demande, etc.

Que se passe-t-il ?

L'administration est empreinte de fétichisme. Notamment, elle a le fétichisme du document qui a l'air officiel et qui donne l'apparence de pouvoir se « justifier ». Un PDF à en-tête d'une banque paraît plus officiel qu'un courriel émanant du titulaire du compte (et, auparavant, un document papier avait l'air plus officiel qu'un PDF ; encore parfois fallait-il cacher que ce document était imprimé à partir d'une page Web, car cela faisait moins officiel).

Ces pratiques ne sont motivées par aucun souci d'efficacité. En effet, chacun jugera qu'il est plus facile de copier et coller un IBAN depuis un courriel textuel que de taper un numéro lu sur un PDF scanné.

Les français ont l'habitude de ce genre d'exigences et savent bien qu'il ne sert à rien de discuter avec des employés qui font ça parce qu'on faisait comme ça avant : ils obtempèrent. Les étrangers, eux, ont plus de difficultés : ils ne comprennent pas.

Ainsi, un ami venant d'un pays germanique et donc respectueux des règles formelles, se voyait demander (sur un ton très autoritaire et inquiétant) quantité de documents, dont il ignorait l'existence d'une bonne partie (ces documents n'existant qu'en France) et ne pouvait se procurer une autre partie. Je lui ai expliqué qu'en fait il pouvait probablement se contenter de fournir ce qu'il avait. Il m'a considéré comme un fou et m'a dit qu'on lui demandait instamment ces documents. Je lui ai expliqué qu'en France, quand une administration dit qu'il faut faire quelque chose, cela ne veut pas dire que cela soit vraiment le cas ; que cela peut vouloir dire que c'est plus pratique pour l'administration si on fait comme ça, que ça la rassure. Il faut prendre l'habitude de différencier ce qui est réellement important de ce qui ne l'est pas.

Vous me direz, c'est malpoli de la part de l'administration de procéder ainsi. C'est vrai, mais l'administration est de toute façon souvent malpolie. Par exemple, elle envoie des convocations à des jurys de thèse, y compris à des universitaires étrangers qui font cela par pure gentillesse, avec un ton laissant apparaître que le président de l'université ordonne au destinataire de venir tel jour à tel heure. L'idée même de rajouter une formule du type « Je vous prie de bien vouloir » ne l'effleure pas. Dois-je ajouter que, souvent, elle écrit en français à des étrangers qui ne parlent pas cette langue ?

Le pire est que les personnels, pris isolément, sont souvent sympathiques et pleins de bonne volonté. Mais, tels des personnages de Dilbert, ils sont englués dans un système qui les tétanise. Ils deviennent froussards, conservateurs, et fétichistes.