Lorsque j'étais adolescent, un de mes camarades de classe s'était enthousiasmé pour la proposition de M. Tapie d'« interdire le chômage ». Or, cette expression est dénuée de sens ; ou, du moins, le sens qu'on peut lui attribuer (faire du chômage en infraction pénale, comme en Union soviétique) n'est sans doute pas ce à quoi aspirait mon camarade.

Lorsque l'on parle d'« abolition », en France, on pense à l'abolition de l'esclavage ou à l'abolition de la peine de mort. Dans les deux cas, il y avait une situation légale (la possibilité pour une cour de condamner à mort, l'état légal d'esclave) qui a été supprimée de la loi. Notons d'ailleurs, hélas, qu'on n'en a pas pour autant supprimé l'esclavage de fait, aussi appelé « esclavage moderne ».

Dans le cas de la prostitution, il n'y a pas de situation légale à abolir. On pourrait, par exemple, abolir les « maisons closes » ou les lupanars légaux, s'ils existaient, car il s'agirait là d'un cas prévu par la loi. La fameuse « abolition » consiste juste en la création d'infractions pour les clients de prostituées, comme il en existe d'ailleurs dans diverses juridictions aux États-Unis, où l'on ne peut pas dire que la prostitution ait été abolie...

Puisque nous parlons des États-Unis, notons que quand ce pays a jugé bon d'interdire la vente d'alcool, ils ont parlé de prohibition, terme plus modeste qui laisse ouverte la possibilité que certains ne respectent pas l'interdiction légale.

Encore une fois, la rhétorique militante repose sur une hyperbole à demi mensongère.

NB Ce billet n'approuve ni ne désapprouve les mesures envisagées ; il se contente de faire remarquer le décalage entre le lyrisme d'un certain discours public et la réalité de la proposition de loi.

PS Un procédé similaire est actuellement utilisé par les vétérinaires (campagne « Stop Marisol Touraine »). On évoque des perspectives terrifiantes, on met une photo de chien malade pour faire pleurer dans les chaumières, on invite à signer une pétition (sans fournir son texte, ou du moins je ne l'ai pas trouvé), etc. Nulle part on n'explique que le projet de loi de Marisol Touraine ne prévoit que d'interdire aux vétérinaires de délivrer certains antibiotiques, les vétérinaires étant les seuls prescripteurs également habilités à vendre les produits prescrits, d'où conflit d'intérêt et — dans l'esprit du texte de loi — tendance à la surconsommation, ce qui pose un problème de santé publique en matière d'antibiotiques...