Résumons rapidement : Bernard Pivot, l'hôte de l'émission, évoquait avec Gabriel Matzneff les nombreuses maîtresses adolescentes mentionnées dans son journal Mes amours décomposés. Le ton était complaisant, voire gourmand ; on sentait même poindre l'incrédulité, ou l'envie, devant un homme capable de jongler entre douze maîtresses régulières. L'ambiance changea du tout au tout quand l'on passa la parole à la journaliste québécoise Denise Bombardier, dont l'intervention commença justement par « Je crois que je vis sur une autre planète... ». Mme Bombardier, outre une critique rapide de la valeur littéraire de l'ouvrage en raison de son caractère répétitif, y attaquait les comportements M. Matzneff sur deux points : la morale, tout d'abord, ses relations avec des jeunes filles de quatorze ou quinze ans revenant d'après elle à exploiter leur immaturité, alors que les adultes sont justement censés préserver et protéger les plus jeunes ; le droit, enfin, certains des actes évoqués relevant, d'après elle, des tribunaux répressifs.

Je m'estime guère compétent pour disputer des notions de maturité sexuelle ou de consentement. Je me bornerai à rappeler qu'à la même époque, soit celle de la première Guerre du Golfe, on trouvait dans les collèges et lycées des adolescents de l'âge de certaines des maîtresses de M. Matzneff, s'enthousiasmant pour les armements déployés sans guère avoir de pensée pour le peuple irakien ; ceci dit peut être quelque chose sur la maturité que l'on a à cet âge (rappelons que M. Matzneff, outre des adolescentes, évoque aussi dans ses ouvrages des garçons de onze à douze ans...).

En revanche, je voudrais commenter les positions défendues par les uns et les autres dans le scandale qui s'est ensuivi, positions que l'on retrouve d'ailleurs dans la polémique actuelle suite à l'attribution du Renaudot Essais (si ce n'est que les attitudes actuelles face à la pédophilie ne sont pas celles de l'époque). On retrouve en quelque sorte la même configuration que celle de la polémique faisant suite à la publication des Impostures intellectuelles d'Alan Sokal et Jean Bricmont : des personnes extérieures au microcosme « intellectuel » parisien (ici, une journaliste québécoise ; là, deux professeurs de physique théorique, un belge et un américain) critiquent tels membres du microcosme ; en réplique, ils se font violemment attaquer dans les rubriques culturelles au motif qu'ils n'auraient pas lu ou compris les ouvrages qu'ils critiquent, qu'ils ne sauraient pas ce qu'est la littérature ou la philosophie, qu'ils se comporteraient en inquisiteurs, qu'ils seraient des malappris, etc. (les répliques de Gabriel Matzneff dans Apostrophes sont un bon résumé de cette position).

La Littérature, nous dit-on, est amorale : la valeur d'une œuvre littéraire est indépendante du jugement moral que l'on porte sur les actes qui y sont dépeints, ou sur la vie de son auteur. On évoque divers auteurs maudits (Sade, Wilde, Verlaine...). De plus, la littérature est libératrice et subversive : elle remet en cause l'ordre social, l'ordre moral, les hypocrisies ; l'Auteur se met en marge de la société par ses écrits... quitte à être reconnu plus tard. D'ailleurs, n'a-t-on pas poursuivi Flaubert pour « pornographie » pour avoir raconté la vie d'une femme adultère, alors que Madame Bovary est maintenant au programme de l'enseignement secondaire ?

Lorsque M. Matzneff, à Apostrophes, se justifie de ses relations avec des adolescentes, il explique :

Elles tombent sur un homme qui n’est pas un monstre de laideur, qui est relativement lettré, qui est un homme assez bien élevé, qui est peut-être très gentil et qui peut-être les rend très heureuses.

Cette image d'une homme lettré, bien élevé, bref, civilisé, on la retrouve dans les chroniques de M. Matzneff où celui-ci fustige, par exemple, la vulgarité des touristes déambulant en short à Venise ou entrant à Notre-Dame chapeau sur la tête, le sans-gêne de l'homme d'affaire qui, dans le train, fait profiter ses voisins de sa conversation sur son téléphone portable, celui du jeune de banlieue qui assourdit ses voisins avec sa musique dans les transports en commun, ou la désinvolture égoïste de ceux qui s'avachissent sur les banquettes et ne cèdent pas leur place aux dames âgées. Se dessine en creux l'image que M. Matzneff aime à projeter : raffiné, poli, ne s'imposant pas, jamais brutal, préférant la séduction à la coercition. D'ailleurs, comme il le dit face à Mme Bombardier, « le contraire d’un macho, d’un type qui force qui que ce soit à faire quoi que ce soit ».

Cette image d'un homme qui séduit par sa culture de futures khâgneuses se fendille toutefois lorsque l'on considère ses propos sur les adolescent(e)s qu'il se procure à Manille, au Maroc, ou dans d'autres pays où cela est moins risqué qu'en France. On peut en effet se douter que ces pré-adolescents, que l'on convoque dans sa chambre d'hôtel comme ailleurs on ferait venir le room service, ne sont pas séduits par la culture de M. Matzneff, mais sont sous la coupe de proxénètes ou en tout cas se prostituent pour leurs besoins ou ceux de leur famille. La violence est encore présente : ce n'est certes pas celle du macho qui force sa femme à accomplir le « devoir conjugal », c'est celle de la pauvreté qui force à la prostitution, c'est celle du maquereau qui veut maintenir le rendement.

On nous dépeignait un auteur aux prises avec des ligues de morale à la mentalité étriquée ; là, nous avons l'image banale d'un consommateur qui, fort de son pouvoir d'achat, se fournit là où c'est meilleur marché et moins risqué. Sous le vernis d'homme de goût paraît le sordide miché dont le billet de banque « glisse dans la poche d'un jean ou d'une culotte (courte) ». Subversif, Matzneff ? Allons bon. Je n'ai jusqu'à présent rien lu de lui et de ses thuriféraires qui ne vise à la reproduction des hiérarchies sociales et économiques.

La pratique, voire la revendication, par les élites de mœurs ou de règles de vie différentes de celles du peuple n'est pas chose neuve. Sous Louis XIV, la sodomie est officiellement un crime détestable, puni du bûcher ; mais Monsieur le frère du Roi a des amants. Il est vrai qu'il est marié et a fini par engendrer un héritier mâle : voilà le devoir et les apparences garantis. Entre les deux guerre mondiales, la France peut simultanément interdire la vente de contraceptifs et l'information sur les méthodes anticonceptionnelles, et tolérer officiellement la prostitution dans des « maisons closes » de luxe fréquentées par la meilleure société. Plus récemment, c'est la pétition de cinéastes en faveur de Roman Polanski, revendiquant l'« extraterritorialité » des festivals de cinéma, qui sont affaires trop nobles pour que puissent s'y dérouler des descentes de police (alors que l'on peut, sans doute, arriver au petit matin avec les gyrophares pour cueillir chez lui M. Tartempion soupçonné d'avoir téléchargé des photos pédophiles sur Internet ?). C'est à cette attitude exceptionnaliste (et absolument pas subversive) à laquelle Mme Bombardier faisait allusion en affirmant

« Si Monsieur Matzneff était plutôt un employé anonyme, de n’importe quelle société, je crois qu’il aurait des comptes à rendre avec la justice de ce pays. »

Il a fini par s'installer, dans une partie de l'élite médiatique et culturelle, une curieuse confusion entre d'une part ce qui est authentiquement subversif, d'autre part la simple revendication d'une tolérance, d'un anti-conformisme, d'un statut à part assis sur le capital médiatique, financier ou culturel. Ainsi, le romancier à la mode qui s'insurge d'avoir été, lui, arrêté, mis en garde à vue et interrogé pour avoir inhalé une ligne de coke sur le capot d'une automobile n'est pas subversif ; il le serait s'il revendiquait un changement d'ensemble de la législation sur les stupéfiants. Le bourgeois européen ou américain qui va s'« encanailler » à Tijuana, Phuket ou Manille n'a rien de subversif non plus, pas plus que la rock star qui saccage sa chambre d'hôtel ou conduit ivre. L'acteur qui explique qu'on ne doit pas poursuivre un violeur pour des faits remontant à 30 ans serait éventuellement subversif s'il posait plus généralement la question de la réforme et du pardon des délinquants et criminels, fussent-ils plombiers et non réalisateurs de films.

Sulfureux, Matzneff ? Sans doute. Mais subversif ? Peut-être le Matzneff du Défi (1965), et encore, déjà entonne-t-il le refrain de la perte de la Culture au travers de sa démocratisation ; mais je me permets de douter de la subversion du bourgeois occidental qui se paye un boy.

(*) Mes plus jeunes lecteurs ne peuvent sans doute pas concevoir cela, mais, avant l'accès massif à Internet, les sources d'informations disponibles pour un adolescent français moyen étaient fort restreintes (presse quotidienne régionale, quelques chaînes de télévision...) et leur spectre de discussion très étriqué.

PS du 19/11/2013 : Gabriel Matzneff, dans le plus pur style de ceux qui sont habitués à pérorer dans les médias sans contradiction, se plaint dans le Point des « sycophantes » d'Internet (à ce propos, le sycophante de l'Athènes antique agissait par lucre, ce qui ne me semble pas le cas des internautes ainsi qualifiés...).