Lorsque nous pensons à un couple homme-femme, sauf cas particulier, notre premier réflexe n'est pas d'évoquer leur sexualité. Nous pensons plutôt à leur relation harmonieuse ou inharmonieuse, leur complicité ou leur manque de complicité, les projets qu'ils forment, leurs enfants ; bref toutes choses qui font partie d'une vie de couple. La sexualité fait en général partie de la vie de couple (j'entends bien qu'il existe des couples asexuels et heureux comme cela), mais nous ne pensons pas aux couples hommes-femmes autour de nous en ces termes.

Lorsque nous parlons de « couple homosexuel » ou d'« homosexualité » pour évoquer un couple de deux femmes ou de deux hommes, nous renvoyons ces êtres humains à une seule activité parmi toutes celles qui constituent la vie de couple. Elles ou ils peuvent bien se tenir la main, faire la cuisine ensemble, jouer au Scrabble, faire de la bicyclette, que sais-je encore — nous les renvoyons à une seule activité, le sexe ; activité certes agréable mais qui n'occupe qu'une fraction du temps et à laquelle on ne saurait les réduire.

On me dira qu'il ne s'agit ici que de vocabulaire, qu'« homosexuel » veut étymologiquement dire « du même sexe », etc. Certes. Mais en mettant l'accent sur la sexualité, ce vocabulaire tend à évacuer tant d'autres choses qui font un couple, avec (peut-être) un effet désastreux quant à la tolérance et à l'acceptation.

Ainsi, on nous a dit et répété qu'un couple homosexuel est par définition stérile et ne saurait donc bénéficier d'un cadre légal destinées à encourager la natalité. Outre que des couples stériles ou ne désirant pas d'enfant peuvent depuis longtemps se marier, cet argument ignore que l'autre intérêt social du couple (marié ou non, mais avec le mariage il y a une obligation légale) est la solidarité qui en découle. Dans une société où tant de gens se sentent seuls ou abandonnés, c'est important. Évidemment, on ne pense pas à cela si on a l'esprit rivé sur ce qui se passe au niveau de la ceinture.

J'entends certains expliquer que les actes homosexuels les dégoûtent ; mais là encore, est-ce qu'ils ne seraient pas dégoûtés s'ils devaient imaginer telle ou telle personne de leur entourage (par exemple, leurs parents) en pleins ébats ? Là encore, notre réflexe est de ne pas nous mêler de ce que font chez eux les « hétérosexuels » ; mais comme l'hétérosexualité est considérée comme standard et implicite, nous ne pensons pas en général aux hétérosexuels en termes des actes qu'ils pratiquent, alors qu'il est courant de ramener les homo- et bisexuels à ceux-ci (« enculé », « brouteuse » et autres termes du meilleur goût et de la meilleure sensibilité).

Enfin, nous en venons à oublier deux notions certes galvaudées : l'amour, tout simplement ; le bonheur, aussi, qui ne se limite pas à ce que nous propose la société de consommation. La « poursuite du bonheur » était un des droits de base de l'être humain dans la Déclaration d'indépendance américaine : une bonne société doit favoriser le bonheur de ses membres. Si un homme veut vivre avec un homme ou une femme avec une femme, qui sommes-nous pour vouloir leur malheur ? La vie humaine est brève ; ne la gâchons pas.

Voilà pourquoi je n'aime pas ces mots en -sexualité : parce que l'humain ne peut être réduit à son entrejambe et ce qu'il en fait, parce que derrière ces mots il y a souvent une affection véritable et précieuse.

(Cet article est une réaction tardive à tout le débat sur le mariage, le genre etc., dont l'indécence arrive encore à dépasser mon cynisme. Il peut être résumé par « les gens font ce qu'ils veulent avec leur cul, mais c'est mieux s'ils sont heureux et donc il vaut mieux que la société soit organisée de façon à ce qu'ils puissent l'être ». Je sens aussi que l'on va m'accuser de whorfisme...)