D'après ce que j'ai lu ici ou là, ce genre de choses se pratiquait il y a déjà des années dans certains forums particulièrement cyniques et incontrôlables, par exemple /b/ de 4chan Ce qui semble nouveau, c'est le passage à des forums beaucoup plus « grand public ».

Valérie parle avec une certaine ironie des « branle-bas de combat » suscités par la diffusion de ce genre de documents, des personnes indignées les mentionnant à d'autres personnes, le tout avec des invitations à les signaler aux autorités. Je n'ai pour ma part jamais bien compris l'intérêt qu'il y ait à ce que plusieurs centaines de personnes signalent le même contenu délictueux ; a priori, cela me semble au contraire gêner les services de police ou de gendarmerie, puisqu'il y aura quelqu'un qui va devoir parcourir plusieurs centaines de courriels au contenu identique et qui, suivant l'interface utilisateur utilisée, devra passer un temps plus ou moins long à cela avec le risque d'effacer au passage des messages non liés à l'affaire en question. Je suppose qu'il s'agit de l'illusion de se rendre utile et de l'autosatisfaction de participer à une « chasse aux pédophiles » bien confortablement depuis chez soi ou depuis son emploi, un peu comme signer des pétitions pour toutes sortes de causes ou aller tracter devant la Sorbonne pour lutter contre le vote FN dans les banlieues pauvres. Mais je m'égare.

Par ailleurs, certains, parfois, jouent aux policiers et s'amusent à poster les identités réelles ou supposées des « pédophiles ». Je conseille là encore de lire l'article de Valérie CG à ce sujet et j'aimerais la prolonger par la petite histoire suivante.

Comme on peut le supposer, les véritables pédophiles qui trafiquent des photos et des vidéos ne le font pas sur des sites publics où M. ou Mme Tout Le Monde peuvent jouer aux justiciers. Il existe donc des sites spécialisés, dont j'avoue ne pas connaître les localisations (et si j'en connaissais, je ne donnerais évidemment pas de liens). Certains n'étaient accessibles que via le réseau d'anonymisation TOR, en tant que « services cachés ». Contrairement à l'immense majorité des sites Internet, dont le nom (p.ex. www.google.com) est associé à des adresses IP, d'où l'on peut déduire l'identité et les coordonnées de l'hébergeur du site, c'est-à-dire du prestataire technique qui fournit les moyens par lesquels le site est accessible via Internet, les « services cachés » sont identifiés par une série de chiffres et de lettres qui ne permettent pas de remonter à l'hébergeur. Ceci est précieux, par exemple, dans le cas de dissidents politiques.

En droit français (LCEN), reprenant une directive européenne, les hébergeurs doivent retirer les documents délictueux une fois informés de leur caractère manifestement illicite ; sinon, ils peuvent être tenus responsables de leur maintien en ligne (une image clairement pédopornographique est manifestement illicite ; un propos possiblement diffamatoire ne l'est qu'une fois qu'un tribunal l'a jugé tel). Le droit américain est similaire. Bien évidemment, pour tenir responsable un hébergeur, encore faut-il pouvoir l'identifier... Aussi existait-il des sites pédopornographiques accessibles uniquement via des services cachés via le réseau TOR, dont les hébergeurs et gestionnaires restaient inconnus et impunis.

Des personnes se réclamant du collectif Anonymous ont cherché à faire fermer l'hébergeur caché Freedom Hosting. Un quidam a été dénoncé comme son opérateur, malgré ses dénégations ; inutile de rappeler que, vu la réprobation quasi-universelle de la pédophilie, être accusé ne serait-ce que de complicité est une position excessivement délicate pour un innocent. Finalement, le véritable opérateur du site a été arrêté suite à une coopération policière internationale (sous les réserves d'usage, l'affaire n'ayant pas encore été jugée).

Ceci m'inspire les réflexions suivantes. La dénonciation des pédophiles donne lieu à des phénomènes de meute contre-productifs, et qui à l'occasion conduisent à de graves diffamations. Rien n'est pire qu'une personne qui, sûre de son bon droit, se croit investie d'une mission, si ce n'est une foule de telles personnes.

Nul doute que certains, à la lecture de cet article, diront qu'« il suffit » d'interdire TOR. TOR sert aux dissidents politiques et à tous les autres qui ont de bonnes raisons de se cacher de leur gouvernement ou d'en contourner la censure. La technologie est neutre : elle ne fait pas de différence entre bonnes et mauvaises raisons.