Dans les années 1990 (mais auparavant également), la droite américaine s'est beaucoup préoccupée des « valeurs familiales » dont l'érosion devaient provoquer l'affaiblissement de l'Amérique.

Les discussions sur les problèmes de mœurs ont l'avantage, pour les politiciens, de détourner l'attention d'autres problèmes, par exemple l'économie. Celle-ci allait bien sous le président Clinton (bien qu'on puisse douter qu'il y ait un lien de cause à effet) ; il convenait donc de faire porter le débat ailleurs (sur la sexualité des adolescents et surtout des adolescentes, sur les homosexuels, etc.).

Le « mariage pour tous » a été l'occasion pour les politiciens français d'une comédie qui serait amusante si elle n'avait pas pris en otage (*) les principaux concernés (à savoir : les couples homosexuels). La gauche a pu ainsi se donner des brevets de progressisme (à peu de frais, cette réforme n'engageant guère de dépenses), et la droite a pu avoir un sujet de rassemblement alors qu'elle est incapable d'articuler quoi que ce soit à part « Taubira, caca » (**). Elle a également permis à divers entrepreneurs de morale de se faire une niche médiatique, avec les combats contre le dgender, les mères porteuses etc. Une agitation mémorable, avec tribunes, contres-tribunes, insultes, manifestations, lacrymos, hurlements contre la répression gouvernementale, etc.

Et là, rebelote ! On propose la pénalisation des clients de prostituées. Là encore, une réforme qui ne coûtera pas grand chose (contrairement à ce que suppose ce blog, je pense que si elle est adoptée, on ne tentera pas d'appliquer cette loi à grande échelle, tout simplement car cela coûterait cher, que c'est la rigueur, et que le français moyen n'en a rien à faire d'interdire la prostitution : ce qu'il veut, le cas échéant, c'est qu'on dégage les prostitué(e)s et leurs clients de devant chez lui), mais très symbolique car elle touche aux « valeurs ». Là encore, divers entrepreneurs de morale occupent le terrain médiatique, les uns criant à l'irruption du gouvernement dans les alcôves, les autres évoquant le fléau des trafics humains... et là encore, les principales concernées prises en otage. Tribunes, contre-tribunes, insultes...

Je crains que cela ne doive se poursuivre. La faible marge de manœuvre budgétaire et l'absence de volonté pour une refonte profonde du système d'impôts et cotisations vont empêcher toute réforme d'ampleur en ce qui concerne l'économie, le social ou les finances. Il restera, pour communiquer, le droit pénal (ce qu'aimait tant la droite au pouvoir... mais là on commence même à dire qu'il faut y aller doucement sur les peines de prison, vu qu'il n'y a pas la place de les exécuter et pas le budget pour augmenter la place) et le « sociétal » symbolique.

Quelle va donc être le programme symbolique du PS pour le printemps 2014, après les élections ? Et pour l'automne ? Les enfants, il faut tenir jusqu'en 2017 ! (***)

(*) Je ne devrais peut-être pas employer un vocabulaire aussi fort que « prendre en otage », mais il me semble qu'il y a une similarité de situation entre des gens que l'on kidnappe pour qu'ils servent de pièces d'échange dans un jeu géopolitique auquel ils n'ont pas demandé à jouer, et des simples citoyens dont le sort dépend de disputes et d'atermoiements politiciens.

(**) J'ai fait une surdose de parler bambin après les « papa » et « maman » de la Manif pour Tous.

(***) Avec un peu de courage politique et si elle se sent l'énergie pour, nous pourrions avoir Christiane Taubira sur une réforme de la législation des stupéfiants, notamment pour autoriser les « salles de shoot ». Il y a là de quoi remplir des pages entières dans Le Monde, Le Figaro et Libération...

(Je remercie Denys Bergrave de m'avoir rappelé l'expression « entrepreneur de morale ».)

PS Quelqu'un peut-il m'expliquer ce que vient faire la mutuelle LMDE dans un collectif d'associations, syndicats et partis réclamant « l'abolition de la prostitution » ?

PS² La proposition de loi soutenues par les associations pro-abolition prévoit des stages obligatoires de sensibilisation au sort des prostitué(e)s pour les clients condamnés. Qui assurera ces stages ? Les dites associations, je suppose (j'imagine mal l'Éducation nationale ou l'enseignement supérieur se mêler de cela).