Dans une BD, Janine (dont je recommande au passage le blog) expliquait comment elle répliquait à ceux qui lui demandaient de quel droit elle voulait pouvoir interdire ou imposer des actions aux autres : c'est tout simplement la politique. En effet, la loi ordonne, prescrit, interdit ; c'est sa fonction (et non, comme on le pense parfois, celle de faire des annonces ou de formuler des vœux). Pour faire respecter cette obligation ou cet interdit, la loi prévoit des moyens d'exécution coercitifs et/ou des punitions envers les contrevenants.

Il n'y a pas que la loi qui ordonne, prescrit, interdit. Il y a les règlements, qu'ils soient nationaux, locaux à une entreprise, un établissement scolaire. Il y a, dans le foyer, la loi informelle des parents. Il y a une foule d'us et coutumes qui, souvent, ont plus de force qu'un texte officiel.

Prenons un exemple d'ailleurs déjà évoqué par Janine. Dans les lycées, il y a des cours obligatoires, auxquels les élèves doivent assister, même s'ils n'éprouvent aucun intérêt pour la matière et qu'ils estiment qu'elle ne leur sera d'aucune utilité par la suite. Elle justifie cela par le fait que les lycéens ne sont pas encore forcément en mesure d'exercer un choix en connaissance de cause, en conséquence de quoi c'est au système éducatif de disposer du temps des lycéens, dans le propre intérêt de ces derniers, puisque de mauvais choix fait à cet âge peuvent avoir des conséquences à long terme difficiles à rattraper. (*)

Pareille justification se reproduit plus loin. Deux professeures d'une célèbre école d'ingénieurs grenobloise m'ont ainsi justifié la présence de cours de sport obligatoires dans le cursus : sans ceux-ci, disaient-elles, certains ne « sortiraient » pas assez et passeraient trop de temps à des activités « geeks ». Plus généralement, disaient-elles, certains de leurs étudiants (rappel : bac+2 à +5, donc environ 20 à 24 ans) démontraient une grande immaturité et il importait donc de les ouvrir à d'autres activités sans lien avec leur cursus. Là encore, il s'agit de disposer, dans leur propre intérêt, du temps des étudiants, au nom d'une expérience supérieure de la vie (les collègues en question ont la cinquantaine dépassée). Et puis, m'explique-t-on, il y a une grande variété de cours de sport : tout le monde devrait trouver chaussure à son pied !

Il s'agit ici de formes assez faibles de coercition, mais la société est en grande partie organisée sur ce principe. Il est en général difficile d'imposer des activités, mais il est en revanche possible de gêner ou d'interdire certaines actions. Par exemple, on va limiter et décourager la consommation de tabac ou d'alcool fort en imposant de fortes taxes à ces produits (il en est de même des cinémas pornographiques, mais ceux ont largement disparu). On va interdire d'autres actions, par exemple la consommation de certaines drogues. On va restreindre l'accès à certains produits : par exemple, interdire la vente d'alcool et de tabac aux mineurs (voire, aux États-Unis par exemple, aux jeunes majeurs), ou encore la vente sans ordonnance des contraceptifs hormonaux et plus généralement de nombreux médicaments. Les raisons avancées de ces restrictions, taxations et interdictions sont un mélange de protection de la société(l'alcoolique ou le toxicomane sont considérés comme potentiellement violents, coûteux en assistance sociale et médicale) et de protection de l'individu contre lui-même (la femme sous contraceptifs, ou le patient plus généralement, sont considérés comme trop naïfs pour comprendre qu'un médicament actif n'est pas un bonbon et suppose des précautions et conditions d'utilisation). Rappelons également que ces interdits reposent, in fine, sur l'usage de la force publique et éventuellement du système carcéral.

Dans un régime qui se veut démocratique, ces taxes, obligations et interdictions sont le résultat d'un débat public (« la politique », qui ne se résume pas aux intrigues de ceux qui en sont les acteurs professionnels). Sur quels arguments celui-ci doit-il être mené ?

Des arguments de foi ou de morale sont parfois avancé, parfois camouflés sous un sophisme : par exemple, on nous explique actuellement qu'un rapport sexuel ne doit pas être tarifé, alors que la plupart des activités humaines peuvent l'être. Le problème de la foi est qu'elle ne permet pas la discussion : une fois que l'on a évacué les sophismes et dénudé les arguments, on se retrouve devant « mon dieu ordonne que... » ou devant un jugement de valeur « moi, je trouve que c'est mieux ainsi ». Deux personnes peuvent avoir des jugements opposés sans qu'il soit possible de les départager ; de là sans doute pourquoi de telles querelles peuvent s'envenimer et perdurer.

Aussi, préférera-t-on des arguments rationnels. Je ne suis pas philosophe, mais il me semble évident qu'on devra in fine recourir à un argument moral ; mais nous pouvons essayer de repousser ce moment et utiliser des arguments moraux ayant la réception la plus large possible. Ainsi, « l'espèce humaine doit pouvoir se perpétuer » est un argument plus universellement accepté que « la femme est intrinsèquement subordonnée à l'homme ». Pour nous ramener à ces arguments moraux, nous allons utiliser des arguments d'utilité ; par exemple, pour éviter un réchauffement climatique qui pourrait mettre en danger l'humanité, il est utile de limiter la dispersion de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Qu'on le considère comme correct ou incorrect, cet argument peut-être rationnellement discuté, contrairement à un argument de foi (on pourra d'ailleurs rapprocher ce distingo de celui que la loi française opère entre la diffamation et l'injure : la première ne peut porter que sur une question de fait dont on peut disputer la vérité, à l'inverse de la seconde).

Par ailleurs, il me semble que la validité d'un argument d'utilité est restreint au domaine de compétence de ceux qui le tiennent. La mission d'un enseignant universitaire est de transmettre des connaissances et d'évaluer les connaissances transmises ; il n'a pas une mission générale d'éducation, ou, pire, de contrôle de l'hygiène de vie, à l'égard d'étudiants qui, rappelons-le, sont majeurs. Il y a, il me semble, un détournement de pouvoir (au sens du droit administratif : l'usage par une autorité de son pouvoir à des fins qui ne sont pas celles qui sont prévues pour celui-ci) à vouloir qu'un diplôme universitaire sanctionne autre chose que ce pourquoi il est prévu.

Cette obligation de justifier de l'utilité d'une obligation ou d'une prohibition par des arguments clairs la rattachant à un objectif bien défini et dans les compétences de l'autorité me semble le meilleur rempart contre l'arbitraire. La tentation est en effet grande d'utiliser le pouvoir de coercition que nous tenons directement ou indirectement à l'égard des autres pour imposer notre vision personnelle sur ce que devrait être la société, ou comment les autres devraient vivre ; souvent nos justifications pour cela sont floues ou prennent pour acquis des objectifs relevant de jugements de valeur pas si partagés que cela.

En ce sens, je suis donc utilitariste, ce que certains considèrent d'ailleurs comme un terme péjoratif (puisqu'ils me l'on jeté à la figure comme une insulte). J'estime que la meilleure personne pour juger de ce que doit être son propre destin est l'individu, et que toute restriction à cette liberté doit être justifiée rationnellement et avec un raisonnement clair et reposant sur le moins d'hypothèses possibles, en se ramenant à une utilité sociale bien définie ; que ce soit la nécessité d'enseigner Proust ou la Princesse de Clèves dans des cours obligatoires, ou celle de réprimer l'usage des stupéfiants. Je rejette les obligations découlant des marottes de ceux qui les imposent, ou motivées par leur commodité personnelle.

Pour conclure, je suis régulièrement frappé par la propension de nombreuses personnes à vouloir régenter la vie des autres alors que celles-ci ne les gênent pas ou alors de façon minime. Cela va du « ferme-la » dans les discussions dans les espaces publics du Web (mais pour qui vous prenez-vous, à dicter qui a le droit ou non de parler ?) à ceux qui prônent le sevrage des drogués contre leur volonté. Dans tous les cas, le problème me semble être la croyance que l'on est investi d'une mission de réforme des mœurs et que l'on œuvre pour le bonheur de l'Humanité ; les Savonarole ne sont pas rares. Rappelez-vous cependant que ce dernier a été brûlé, car il avait fini par lasser ses concitoyens...


(*) Janine, que j'ai consultée avant de publier ce billet, veut nuancer son propos : « On pourrait croire qu'il s'agit d'une dénégation de la capacité de choisir justifiée par l'âge ("nature" de la jeunesse qui fait que la capacité de choix n'est pas encore complète/ totale / etc.) alors que je ne tranche pas sur ce point (je suspends mon jugement). En revanche, la façon dont sont organisées les études, la reprise d'études, la spécialisation, l'entrée dans un métier, la réorientation etc. fait que je pense qu'il serait malhonnête de laisser des personnes en début de construction de leur capital de connaissances refuser certains pans considérés comme importants et valorisés par la suite. Alors bien sur, dans un monde idéal, ou on pourrait reprendre l'apprentissage et se former facilement , oui, bien sur, laissons choisir , mais ce n'est pas le cas. Et dans ce monde non idéal il y a fort à penser que les préférences soient marquées par le milieu et qu'elles soient le vecteur de la reproduction sociale.  »