Bien entendu, nous ne sommes pas dans les années 1930 : nous ne parlons pas d'états dictatoriaux dotés d'une police politique, de sections d'assaut et de camps de concentration, Valeurs Actuelles n'est pas Der Stürmer, et il y a donc là une certaine hyperbole. Je vois une autre différence.

En 1930, les juifs étaient bien représentés dans les couches supérieures des sociétés occidentales, notamment le monde intellectuel ; c'est d'ailleurs pour cela que, dans certains pays (Allemagne, France sous Vichy), on a mis en place des politiques officielles de discrimination leur interdisant l'accès à certains métiers et que dans d'autres (États-Unis) existaient parfois des quotas officieux limitant par exemple leur accès aux universités.

En conséquence, les non-juifs des milieux privilégiés de la société (politiciens, intellectuels, journalistes influents, riches...) connaissaient des juifs ; ils ont vu leurs amis, leurs collègues, se faire expulser de leur emploi, se faire spolier de leurs biens, être contraints à l'émigration. Cela n'a certes pas suffi à éviter le drame, mais en tout cas cela a créé une certaine empathie dans ces milieux. Il me semble de même raisonnable de penser que l'affaire Dreyfus n'aurait pas eu l'écho qu'elle a eu si les milieux intellectuels ne s'étaient pas sentis un tant soit peu proches de l'officier polytechnicien, par exemple s'il s'était agi d'un problème entre ouvriers pauvres. Or, les milieux privilégiés sont ceux qui ont le temps et les moyens de mener des campagnes longues et qui ont accès aux médias.

Considérons par exemple les États-Unis d'Amérique. Ceux-ci ont mené une politique de déportation et même d'extermination envers les indigènes (native Americans), qu'ils ont fini par parquer dans des réserves le plus souvent situées sur des terres peu recherchées ; ces peuples qui occupaient tout le territoire ne représentent maintenant que 0.9% de la population. Il me semble pourtant que l'on parle plus dans les médias américains du génocide juif, qui a pourtant eu lieu en Europe et non aux États-Unis, les juifs représentant 2% de la population américaine. J'attribue cette inégalité de représentation à la très faible part de native Americans parmi les couches privilégiées (pour ne parler que des intellectuels, je peux sans peine citer quantité de collègues juifs américains... mais aucun native).

Il ne s'agit évidemment pas pour moi d'établir une hiérarchie dans l'horreur, mais d'expliquer pourquoi telle horreur attirera l'attention, telle autre plutôt l'indifférence. Mon propos n'est pas non plus de nier la possibilité d'empathie envers des gens différents, ou que l'on ne fréquente pas ; une telle empathie n'est pas impossible, elle est juste moins facile. C'est ainsi que les nouvelles sur une catastrophe lointaine ont tendance à évoquer le sort des touristes ou expatriés occidentaux, auxquels le public est censé mieux s'identifier qu'aux habitants locaux.

La question est donc : qui, dans les milieux privilégiés (politiciens, intellectuels, médias, riches...) est Rom ou connaît des Roms ? Pas grand monde, sans doute. Un peu dans le monde du spectacle.

J'en conclus qu'à long terme (une fois passée l'agitation autour de la récente expulsion), le sort des Roms ne connaîtra guère d'amélioration.