Depuis la fin des années 1990 s'est développé aux États-Unis une façon assez particulière de présenter l'actualité, notamment politique. Des chroniqueurs tels le précurseur Rush Limbaugh, Bill O'Reilly, Sean Hannity présentent des « faits » puis des commentaires tendant, invariablement, à démontrer que :
  1. L'identité américaine est menacée (par les féministes, les étrangers, etc.).

  2. Les démocrates proposent des mesures folles afin de complaire à des « intérêts spéciaux » (voir point 1).

  3. Ils flouent le peuple (comme disait Rush Limbaugh : You're being scammed !, « Vous êtes en train de vous faire arnaquer. »)

  4. Les aides sociales bénéficient à des fainéants assistés.

  5. L'Amérique est menacée de toutes parts par des barbares (musulmans etc.), aidés par une sorte de « cinquième colonne ».

  6. Les médias et l'université sont dominés par des gauchistes qui font taire les « vrais patriotes » (Fox News se qualifie elle-même de fair and balanced, c'est-à-dire équitable et équilibrée, dans sa représentation politique).

  7. Les médias mentent mais eux disent les vérités que les autres n'osent ou ne veulent pas dire (O'Reilly qualifie son show de no-spin zone, c'est-à-dire un endroit où le mensonge politicien n'a pas la place..).

On dit souvent que, si l'on a le choix des opinions, on n'a pas le choix des faits. Ce qu'il y a de particulier avec ces chroniqueurs (et plus généralement avec la chaîne Fox News), ainsi qu'avec les politiciens qui leur sont proches, c'est notamment l'invention ou la déformation notable de faits.

Ainsi, le politicien conservateur Rick Santorum (par ailleurs pourfendeur de la cause homosexuelle) a prétendu qu'aux Pays-Bas les personnes âgées à l'hôpital portent des bracelets « ne m'euthanasiez pas », établissant un parallèle entre le système de santé « socialisé » de ce pays et celui que comptait installer le président Obama. Plus généralement, les commentateurs ont prétendu qu'avec ce système, il y aurait des panels gouvernementaux chargés de décider de la vie ou de la mort des patients... (Le fait qu'il n'y ait pas aux Pays-Bas de tels bracelets importe peu : la majorité de l'électorat visé ne voyage pas et est très peu informé de ce qui se passe réellement à l'étranger.)

Le Tea Party s'inscrit également dans ce mouvement, avec notamment une attention démesurée à des rumeurs aux relents racistes (Barack Obama serait né au Kenya et non à Hawaii et pourrait donc éventuellement ne pas avoir le droit d'être président, ce serait un imposteur ; Barack Obama serait secrètement musulman et aurait fréquenté une école coranique en étant adolescent ; etc.).

Et la France, dans tout cela ?

Éric Zemmour ; le « printemps français » ; les attaques sur Christiane Taubira (et son supposé fils en prison) ; les « unes » surréalistes de Valeurs Actuelles... N'y a-t-il pas comme une ressemblance ?

Faut-il se désespérer ? Aux États-Unis, c'est souvent par l'humour que les éditorialistes et politiciens d'extrême-droite ont été combattus. Contre la faith-based community (communauté des gens inspirés par la foi) chère à George W. Bush, certains ont revendiqué l'appellation de reality-based community ou fact-based community (communauté des gens qui se basent sur la réalité, ou sur les faits). L'humoriste Stephen Colbert s'est construit un personnage de scène ouvertement inspiré de Bill O'Reilly, caricaturant son nationalisme, sa beaufitude et sa façon de désigner des ennemis ; son apparition sur le plateau de son modèle est un monument de surréalisme (on pourra également regarder son intervention au dîner des correspondants de presse de la Maison blanche, en présence du président George W. Bush, où il s'est moqué à la fois de ce dernier et de la complaisance de la presse envers ses mensonges au sujet de l'Iraq).

Avons-nous un Colbert français ? J'en doute. Nous avons des humoristes marqués politiquement qui traitent les politiciennes qui ne leur conviennent pas de « conne » ou « salope » ; sans doute ce fameux esprit français que le monde nous envie. La force de Colbert est que, justement, il n'a pas besoin d'injurier ses adversaires, ni de faire la leçon ; il n'a qu'à reprendre leurs comportements et à les exacerber. Lorsque Colbert veut faire remarquer qu'O'Reilly présente des images qui ne correspondent pas à la réalité (par exemple, des palmiers pour illustrer des manifestations syndicales au Wisconsin), il n'a pas à lourdement faire remarquer qu'O'Reilly est un menteur ; fidèle à son personnage, il raconte que les syndicats scélérats ont poussé le vice jusqu'à déménager des arbres au travers du pays !

J'ai peur que nous ne suivions une évolution semblable à celle des États-Unis, avec une presse de droite très agressive qui invente sa réalité (j'en ai déjà donné un exemple sur ce blog). Ce qui est triste, c'est que de toute façon il y a de nombreux sujets sur lesquels on peut valablement critiquer le gouvernement actuel avec un point de vue de droite ; il n'y a donc pas besoin de broder !