Détaillons. Lorsque quelqu'un qui vient de lire un article de presse réagit par « il suffit de », ce que cette personne dit est en substance :

« Je viens d'apprendre l'existence de ce problème et j'ai déjà une solution. Décidément, les gens concernés étaient bien bêtes, ou manquaient de courage, de ne pas l'avoir déjà appliquée. Quels blaireaux ! »

Prenons tout d'abord l'aspect « bien bêtes ». Une des remarques de ce genre les plus stupides que j'aie lues au cours de ces dernières années était, à propos de l'accident du vol Air France 447, dû à des tubes de Pitot bouchés était, en substance :

« Mais enfin, ils vivent dans le passé ! Dans ma voiture, je peux obtenir la vitesse par GPS, ils n'ont qu'à en mettre un sur l'avion ! »

Évacuons tout d'abord le point technique. Les tubes de Pitot servent à établir la vitesse de l'avion par rapport à l'air environnant, qui est celle qui importe pour pouvoir garder l'avion dans l'enveloppe de vol sûr (en quelque sorte, l'avion doit respecter une vitesse minimale et une vitesse maximale par rapport à l'air). Le GPS, quant à lui, fournit la vitesse par rapport au sol. C'est ballot !

Ce qui est agaçant dans ce genre de réflexions, c'est que l'idée ne semble pas avoir effleuré l'intervenant qu'Airbus, avec ses centaines d'ingénieurs, aurait certainement pensé à une solution si celle-ci pouvait être proposée par M. ou Mme Tout-le-Monde avec son expérience de conduite automobile. Les inventions simples, qui fonctionnent, et auxquels les spécialistes n'ont pas pensé, cela peut exister, mais c'est rare. Dans ma vie professionnelle, j'ai tendance à penser que si je me pose un problème assez « naturel », ou que je trouve une solution, c'est que quelqu'un y a déjà pensé avant moi et je cherche donc qui, dans la bibliographie.

Il est naturel de se demander pourquoi on ne fait pas comme ceci ou comme cela. Dans ma vie professionnelle, où l'on essaye généralement de rester cordiaux et de ne pas insulter publiquement l'intelligence des collègues, on pose souvent la question ainsi :

« Une idée naïve serait de faire X. Pourriez-vous me dire où cela coince? »

C'est tout bénéfice pour tout le monde. Si votre idée est effectivement un peu naïve, vous permettez à votre interlocuteur de briller devant l'assistance en expliquant pourquoi il y a effectivement un problème, et vous ne perdez pas la face. S'il ne trouve pas de raison pour laquelle la solution proposée serait inopérante, vous brillez vous-même tout en étant moins insultant que si vous aviez présenté votre solution comme une évidence.

Voici pour la suffisance ; passons maintenant au privilège.

Une bonne partie des conseils prodigués sous la forme d'« il suffit de » ou de remarques précédées de « je ne vois pas où est le problème » sont souvent inapplicables par les personnes concernées car ils supposent des conditions qui ne sont pas celles de leur vie, mais qui sont en revanche souvent celles de la vie du conseilleur. Prenons quelques exemples.

Dans des débats culturels récents, on a d'une part déploré le déclin du livre papier, d'autre part le déclin de la vente de livres dans les librairies. Une partie des remarques faites à cette occasion dénotaient divers privilèges.

« Il suffit d'aller à la bibliothèque. » Suppose de vivre dans une ville dotée d'une bonne bibliothèque (quid de ceux qui habitent à la campagne, dans des petites villes mal équipées, ou dans des grandes villes où les bibliothèques sont prises d'assaut ?). Par ailleurs, les bibliothèques municipales sont souvent très mal fournies sur certains sujets (p.ex. les sciences), et il vaut sans doute mieux avoir accès à une bibliothèque universitaire, ce qui est encore plus restrictif.

« Il suffit de prendre le temps de se rendre à la librairie. » Considérablement plus facile quand on habite en centre-ville et qu'il suffit de marcher un peu, que lorsqu'on habite dans une banlieue ou un village et qu'il faut prendre la voiture, se garer, etc. Suppose d'avoir du temps libre, ce qui est certes le cas quand on est retraité ou rentier, mais moins le cas lorsque l'on travaille (surtout si l'on multiplie les emplois à temps partiel) et que l'on élève des enfants.

(Et : « Il suffit de marcher un peu. » Pas forcément simple pour les personnes âgées, les personnes en fauteuil roulant ou devant s'aider de béquilles. Pour vous en convaincre, essayez par exemple de sortir en ville avec une poussette sans jamais franchir les trottoirs à la sauvage.)

« C'est bien d'avoir des livres chez soi. » Suppose qu'on ait la place de les stocker. Rappelons que l'immobilier a flambé, qu'il est difficile de se loger dans de nombreuses villes (mais rappelez-vous aussi que si vous n'êtes pas en ville, la plus proche bibliothèque ou librairie est à des kilomètres en voiture).

Et j'en passe et des meilleures, comme la nostalgie d'aller lire un livre à la terrasse du Flore. Rappelons que celui-ci est un café parisien hors de prix, dans un arrondissement chic... Quelle proportion de la population française a le temps et les moyens d'aller lire à la terrasse d'un café ?

Derrière une bonne partie de ces injonctions « culturelles » se dessine le portrait d'une personne aisée, vivant dans une grande ville bien équipée, et disposant de temps libre (rappelons que le temps libre s'achète en partie avec de l'argent : si je paye des gens pour emmener mes enfants à l'école, faire mon ménage et mon repassage, j'ai plus de temps pour la Culture ; si j'ai les moyens financiers d'habiter près de mon travail, je ne passe pas 3 h dans les transports chaque jour). N'est-ce pas là plus ou moins le portrait des commentateurs qui parlent à la radio/TV ?

C'est cela, le privilège. Ce sont des avantages dont on dispose par rapport à d'autres parties de la population, et dont on finit par ne plus être conscient.

Ces conseils sont par ailleurs teintés de jugement moral. S'il « suffit » d'aller à la bibliothèque, c'est que ceux qui n'y vont pas ont fait ce choix (sous entendu sans doute parce qu'ils passent leur temps à des frivolités?). Derrière tout cela, il y a la « distinction » : dire faire certaines choses (par exemple « chiner dans des petites librairies de livres anciens » ou « relire Proust ») est socialement valorisé...

J'ai intentionnellement pris comme exemple un problème finalement assez bénin. Les conseilleurs sont plus agaçants encore quand ils s'adressent spécifiquement à des milieux défavorisés socialement et dont ils ignorent la vie au delà de quelques reportages racoleurs. Là, on n'est plus seulement dans la fatuité, mais également dans l'indécence.

Donc, pitié. Quand vous avez envie d'écrire « il suffit de », c'est probablement pour dire une grosse connerie. Autant s'en abstenir.