Je suis membre d'une association, l'APRIL, qui milite en faveur du logiciel libre. Si vous ne savez pas ce que c'est exactement, peu importe, mais sachez que, pour un libriste :

  1. Le PC Windows et le Mac sous MacOS (soit la quasi totalité des ordinateurs de bureau et portable), c'est mal.
  2. L'iPhone, c'est mal.
  3. Une bonne partie des smartphones sous Android aussi.
  4. Une bonne partie des services en ligne les plus utilisés, c'est mal aussi.

Il ne s'agit pas là (uniquement) d'obsessions de geeks, il y a derrière un argumentaire avancé, y compris politique et social. Par exemple, les dangers posés par la concentration des services en ligne (p.ex. GMail) alors qu'Internet pourrait fort bien être décentralisé ont été analysés dans les milieux libristes (je pense, mais pas uniquement, à Benjamin Bayart) longtemps avant que les journalistes n'aient eu vent de l'espionnage massif des services concentrés américains par la NSA et consorts. La force de ces analyses est justement qu'elles reposent à la fois sur des considérations politiques et sociales, et sur les faits techniques. (*)

Maintenant, imaginez qu'à chaque fois que vous envoyez un courriel se terminant par « sent from my iPhone », que vous laissez une adresse de courriel en GMail, etc., quelqu'un vienne vous faire la leçon en jargonnant. Je suppose que vous trouveriez cela agaçant.

Je raconte cette histoire sur le librisme (mouvement, je pense, assez confidentiel à l'échelle du pays) pour illustrer l'effet que cela peut faire pour quelqu'un du public et qui ne pense pas à mal que d'être confronté à des remontrances au nom d'une cause.

J'ai longtemps travaillé dans un haut lieu du militantisme « intellectuel » (l'École normale supérieure, rue d'Ulm). On y voyait parfois des gens sans aucune trace d'humour, obsédés par l'idée que « tout est politique », capables d'écrire des tribunes qu'il aurait fallu imprimer en double colonne corps 7 pour faire tenir sur une page et de hurler à la trahison (des clercs) (**) si on refusait leur impression dans le journal des étudiants.

Tout ceci rend le militantisme triste, alors qu'il pourrait peut-être ne pas l'être. Encore une fois, je n'ai pas de solution, l'impression de pédaler dans le vide sans rien faire avancer, ou si peu, rend amer et je ne blâme pas les gens de leur amertume.

(Je dis cela en me visant également moi-même, qui n'échappe pas aux comportements ci-dessus.)

(*) Rappel : c'était une époque où parler de ce genre de choses dans un débat public vous amenait une réponse du genre « mais non, vous racontez n'importe quoi, il y a la CNIL ».

(**) Vous pouvez également vous faire traiter de traître à la cause sur les listes de diffusion libristes. C'est même assez facile : il suffit que quelqu'un surinterprète vos propos, et vous avez l'impression d'être un représentant de l'office du tourisme du Mordor visitant la Comté.