Dagstuhl le soir. Au fil de la discussion, quelqu'un évoque le fait que Wikipédia est très bien pour les mathématiques (propose des synthèses sur de très nombreux sujets). Un autre dit qu'en revanche c'est nul pour tout ce qui a trait à la politique ou à la théorie de l'évolution.

Une hypothèse souvent citée, et qui me semble plausible, est que le ticket d'entrée pour les mathématiques est élevé. Les gens qui n'ont pas suivi de formation en mathématiques s'estiment rarement compétents pour s'exprimer sur ce sujet. Ça intimide, et c'est vite incompréhensible. (*)

À l'inverse, de très nombreuses personnes se sentent compétentes en histoire, sociologie, écologie ou médecine. Pourquoi ?

Pour l'histoire et la sociologie : le vocabulaire et les sujets étudiés paraissent, à première vue, familiers. Il existe une abondante littérature populaire et un enseignement scolaire qui donnent un certain vernis de connaissance ; vernis largement plus dangereux que la parfaite ignorance.

Se rajoutent sur ces sujets l'illusion que le « bon sens » ou les « valeurs » sont des sources valables de connaissance. C'est très visible sur les sujets touchant à l'écologie : il y a l'équation « naturel = bien », avec souvent très peu d'interrogation sur ce qui est vraiment naturel ou non. Il s'agit là d'un parti-pris idéologique... qui a pris la succession d'un parti-pris (disons XIXe siècle époque Jules Verne) où ce qui est valorisé, c'est la prise de pouvoir de l'Homme sur la Nature.

Par ailleurs, la situation est aggravée par les médias et l'édition (souvent les mêmes qui se déchaînent contre Wikipédia « écrite par des amateurs »). Un journaliste, un écrivain, un acteur peuvent se poser en historiens ; une chanteuse peut promouvoir ses « remèdes » ; un animateur de télévision devient la référence en matière d'écologie.

Enfin, certains chercheurs et universitaires des sciences humaines et sociales se plaisent à un certain mélange des genres. Je pense notamment à ceux qui tiennent des chroniques régulières, notamment audiovisuelles : il est évident qu'ils ne peuvent, à une telle fréquence, fournir une pensée réfléchie telle qu'on attend d'un universitaire. Ce faisant, ils dévalorisent leur discipline aux yeux du public.

(*) Une exception à ce principe est le théorème d'incomplétude de Gödel, en raison de sa mention dans des enseignements de philosophie. Dans le même ordre d'idées, on peut citer la mécanique relativiste et la mécanique quantique, qui demandent pour être vraiment comprises une grande familiarité avec les théories classiques. Pour ces trois sujets, l'erreur est de vouloir sauter les étapes et passer directement à des concepts avancés sans avoir les bases.