Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Dilbert est une bande dessinée évoquant la vie d'un ingénieur (le personnage-type) dans une entreprise concevant des produits technologiques non précisés. Sa vie professionnelle est rythmée par les injonctions absurdes de sa hiérarchie, assez déconnectée de la réalité. Dilbert, certes, exagère. Un peu seulement.

Un collègue me rapporte l'anecdote suivante (pour des raisons évidentes, certains noms ont été changés) :

<Dring, dring>

  • Allô ?

  • Allô, ici <administration d'une grande organisation internationale avec plein de sous>.

  • C'est à quel sujet ?

  • Nous aurions besoin d'un spécialiste de Foobarologie Bleutée.

  • De Foobarologie Bleutée... euh... pouvez-vous s'il vous plaît préciser le concept ?

  • Euh... Nous aimerions juste savoir si vous en êtes spécialiste.

  • Pour vous répondre, il faudrait que je sache ce que vous entendez par Foobarologie Bleutée, car cela ne correspond pas pour moi à un domaine scientifique identifié. Je vais me renseigner et vous répondre lundi prochain.

  • C'est que mon supérieur demande une réponse pour maintenant. Êtes-vous ou non spécialiste de Foobarologie Bleutée ? Sinon, nous demanderons à quelqu'un d'autre.

Vous l'aurez compris, on est ici en plein dans la bureaucratie telle que caricaturée par Dilbert : le chef propose un mot d'ordre qu'il ne comprend pas, le sous-chef essaye de complaire à ses demandes, en se fichant éperdument de savoir si, au final, l'action a du sens. On touche là à l'essence de la bureaucratie : quand le système finit par plus se préoccuper de sa préservation (ici, montrer qu'on se préoccupe des grands enjeux tels que la Foobarologie Bleutée, même si on ne sait pas définir celle-ci) que des buts pour lesquels il a été créé.

J'ignore ce qui se serait passé si mon collègue avait affirmé que, oui, il était expert en Foobarologie Bleutée. Peut-être aurait-il été bombardé responsable de la rubrique de Foobarologie Bleutée ; on l'aurait consulté sur la formulation des objectifs de cette discipline. Peut-être, l'appât des financements étant fort en cette période de vaches maigres, d'autres se seraient précipités vers ce champ. Une revue de Foobarologie Bleutée aurait pu être créée, ainsi que des colloques ! The sky is the limit !

Au delà du simple fait bureaucratique, que l'on retrouve sous diverses formes dans les administrations publiques et les grandes entreprises, se pose un problème de fond. Les dirigeants politiques (ou encore les dirigeants industriels) cherchent des réponses au sujet d'objets complexes, présentant différents aspects techniques, sociaux, voire juridiques. Il est tentant, devant un problème compliqué (appelons-le Foobar Bleuté), de rechercher la science correspondante, voire de susciter sa création.

Je soupçonne qu'un des vices de la bureaucratie est de finir par croire que sa parole est performative : comme un texte de droit pénal peut, par sa simple existence, créer un délit, la bureaucratie finit par croire qu'évoquer un concept dans un document officiel finit par le faire exister (il suffit de constater comment certains confondent l'idéal des procédures avec leur réalité). Hélas, on ne crée pas comme cela un champ disciplinaire, surtout en le définissant par un sujet d'étude complexe.

Prenons un exemple concret. Au cours de la décennie 2000, on a beaucoup parlé du partage des fichiers musicaux et vidéo sur les réseaux ; c'était même un sujet politique (on a voté plusieurs lois censés lutter contre, on a créé une autorité administrative censée s'occuper de ce sujet). Or, il n'y a pas de « pair-à-pair-o-logie ». Il y a des scientifiques qui étudient et conçoivent des protocoles vérifiant telle ou telle propriété souhaitable, des structures de données distribuées, etc. ; il y a des sociologues qui étudient les usages de ces réseaux par la population ; il y a des juristes qui tentent de qualifier les actes commis sur ces réseaux au regard du droit préexistant, et de proposer des solutions en cas de mauvaise adaptation. En revanche, je ne vois pas comment organiser des visions aussi disparates en une unique science.

La constitution d'une discipline scientifique prend du temps. Il faut développer des outils méthodologiques, des grilles d'analyse, des modalités d'évaluation, un langage commun. Tout ceci est peut-être trop lent pour répondre à la demande sociale ou politique...