Une professeure d'anglais de 33 ans est poursuivie pour des actes sexuels sur une élève de quatorze ans, qu'elle décrit comme ayant eu lieu dans le cadre d'une relation amoureuse. (Un autre article indique que l'élève avait 12 ans au moment des faits.) Le ton des médias est mesuré, presque maniéré. Europe 1 parle d'un dossier « rare et délicat », d'une « relation particulière » (sommes-nous chez Roger Peyrefitte ?). Le Point évoque une « passion interdite » :

« Atteinte sexuelle sur mineur de moins de 15 ans par personne ayant autorité ». Le jargon juridique est glacial et désigne une histoire inhabituelle : une passion interdite entre une enseignante et son élève.

Très clairement, l'histoire, telle que racontée par Le Point, est celle du choc entre une l'Amour et la loi (dura lex, sed lex) appliquée par une justice insensible. C'est Roméo et Juliette, voire même Antigone avec le Ministère public et l'administration scolaire dans le rôle de Créon. L'article reprend par ailleurs les paroles de l'avocate de la prévenue.

Comparons avec une affaire arrivée non loin de là : un professeur de musique de 49 ans est poursuivi pour des relations sexuelles avec une élève de quatorze ans. Nulle introduction romantique ; au contraire, l'article multiplie les citations jugeant sévèrement les actes du professeur :

"Je n'ai pas sauté sur elle. C'était une relation amoureuse", se défend le prévenu. "Mais c'était vous l'adulte. Vous aviez 42 ans. Ne trouviez-vous pas qu'il y avait un problème?", a rétorqué la présidente du tribunal.

"Cette jeune fille était en admiration devant lui mais Monsieur aurait dû mettre le holà! On ne se laisse pas aller à une relation avec une gamine", commente le procureur qui réclame un an d'emprisonnement.

"A l'âge de Marie, il n'y avait pas de consentement possible. Monsieur aurait dû mettre un frein à cette relation. Monsieur estime que ma cliente ne peut pas souffrir car il ne l'a pas forcée. Or, elle souffre", explique l'avocate de la jeune fille.

Or les deux affaires semblent fort similaires : un professeur ayant dépassé l'âge de la maturité entretient une relation sentimentale et sexuelle avec une adolescente de quatorze sur laquelle ses fonctions lui donnent ascendant, voire autorité. La seule chose qui change est le sexe du professeur. Pourtant, dans un cas on parlera d'histoire d'amour, dans l'autre cas on insistera sur le fait que le professeur aurait dû s'abstenir et qu'il a abusé de sa position.

Varions un peu plus les paramètres. Je conjecture que :

  1. S'il s'était agi d'une professeure à l'égard d'un adolescent, on aurait eu la même pudeur, on aurait de même évoqué un « amour interdit ». Certains commentaires de lecteurs auraient dit « petit veinard ».

  2. S'il s'était agi d'un professeur à l'égard d'un adolescent, le ton aurait été négatif, et certains commentaires de lecteurs auraient assimilé homosexualité, pédérastie et pédophilie.

Pourquoi pareille différence de traitement ?

S'agit-il de cette idée de psychologie de comptoir (mais ancrée culturellement) que les femmes ont des relations sexuelles par amour, tandis que les hommes en ont pour la satisfaction de leurs pulsions ?

(Il y aurait, plus généralement, beaucoup à dire au sujet du storytelling pratiqué par les médias, de la façon dont ils choisissent de présenter les faits au travers de tel ou tel cliché, etc.)