Lorsque nous considérons le passé des sociétés européennes, nous frémissons d'horreur devant le traitement qu'elles infligeaient à certaines catégories de population. Nous visitons avec émotion les restes des ghettos où les juifs étaient jadis cloîtrés du Moyen-Âge jusqu'à l'époque moderne. Nous considérons comme barbares les bûchers auxquels les homosexuels, les athées, etc. étaient voués. Notre vision de ces temps est d'ailleurs marquée par les tortures et des supplices qu'infligeaient les tribunaux tant civils qu'ecclésiastiques. Et comment ne pas s'émouvoir devant les mauvais traitements et châtiments jadis infligés aux esclaves noirs et aux indigènes américains ?

Nous frémissons d'horreur, certes, mais nos ancètres auraient-ils frémi ? On a, certes, relevé dans certains cahiers de doléance préparant les États généraux de 1789 la revendication de l'abolition de l'esclavage ; mais il ne s'agissait assurément pas d'une des grandes préoccupations de la population française métropolitaine, dont l'immense majorité ignorait de toute façon le sort des Noirs. Nous supportons mal la description de la mort de Louis Mandrin sur la roue, ou des supplices infligés à Robert-François Damiens ; mais qu'en était-il de la population de l'époque ? Après tout, les exécutions attiraient un nombreux public ; et s'il est connu que les bourreaux n'étaient pas populaires et s'attiraient parfois l'hostilité de la foule si les souffrances traînaient trop en longueur, il n'en reste pas moins qu'une mort violente et spectaculaire était considérée comme normale pour un criminel.

Nous en arrivons donc à la notion de normalité, qui n'est évidemment pas la même pour nous et pour un français de 1788. J'espère ne pas être contredit par un historien, mais il me semble que, pour un parisien de 1700, un athée est un monstre capable de tout (s'il renie Dieu, c'est qu'il est mené par le Diable), un homosexuel est, au mieux, risible (comme certains que l'on brocardait à la Cour), au pire, un pécheur dont les viles passions ont attiré la colère divine. L'idée même de liberté religieuse paraît incongrue : l'Édit de Nantes a été révoqué en 1685, et de toute façon n'accordait qu'une liberté limitée de pratiquer l'une ou l'autre variante du christianisme. En 1766, le chevalier de la Barre est torturé et décapité pour de supposées marques d'irrespect envers la religion chrétienne ; son cas soulève l'indignation d'intellectuels tels que Voltaire, mais on peut douter que cette indignation ait été largement partagée dans la population.

En 1861, pour un américain blanc moyen du Sud, il est naturel que les Noirs soient au service des Blancs. En 1885, Clémenceau proteste en vain contre les discours de Jules Ferry, justifiant la colonisation au motif que les « races supérieures » auraient le droit et le devoir de civiliser les « races inférieures ». En 1952, en Angleterre, on pourchasse les homosexuels masculins et on les condamne parfois lourdement, y compris à des « traitements » expérimentaux de castration chimique ; mais à l'époque, on considérait largement les actes homosexuels comme dégoûtants et les homosexuels comme des dépravés méprisables.

Bien entendu, il n'y avait pas unanimité de ces opinions ; sans quoi les réformes n'auraient jamais été possibles. On trouvait des gens opposés à la discrimination envers les juifs, en faveur de la liberté religieuse, contre l'esclavage, etc. Mais même parmi les réformateurs, les opinions exprimées pouvaient être condescendantes ; ainsi, lorsque l'on a dépénalisé l'homosexualité en Angleterre, c'était dans l'idée que les homosexuels devraient rester discrets et s'estimer déjà bien contents de ne pas être arrêtés et poursuivis. Il est vrai que pareilles opinions pouvaient aussi bien exprimer le sentiment du locuteur que relever d'un calcul politique afin de faciliter l'acceptation des réformes.

Ainsi, à chaque époque on a maltraité des groupes d'humains dont on estimait qu'ils étaient inférieurs, répugnants, inaptes à gérer leur vie par eux-mêmes, dont on jugeait la vie aberrante. On estimait normaux et même bénéfiques les châtiments destinés à les punir, et les « traitements » destinés à les réformer. Notre jugement sur ces situations est extérieur et anachronique : nous leur appliquons des catégories, des valeurs, une sensibilité, étrangères à la majorité de la population d'alors.

Nous en arrivons maintenant à ma question. Si, à une époque donnée, il est parfaitement possible de maltraiter tel ou tel groupe de la population avec l'assentiment de la majorité, qui trouve cela parfaitement normal et même positif, tandis que des époques ultérieures jugeront sévèrement cette attitude et les mauvais traitements qui en ont découlé, nous devons nous interroger : à notre époque, n'y aurait-il pas des groupes de personnes que notre société maltraite, ce pour quoi nos descendants, dans 50 ou 100 ans, nous jugeront insensibles et cruels ?

(Une hypothèse personnelle : notre approche de la toxicomanie sera sévèrement jugée, et on trouvera aussi incongru que nous mettions les toxicomanes en prison pour lutter contre leur « vice » que nous trouvons incongru que les Anglais aient jugé bon d'injecter des hormones féminines à un homosexuel en 1953 pour le « soigner ».)

PS : Il faut sans doute distinguer ce qui serait condamnable selon les valeurs en vigueur dans 50 ou 100 ans, et ce qui sera effectivement largement condamné, ce qui suppose des conditions sociales et politiques supplémentaires.