Emmy Noether était une mathématicienne de haute volée. À l'époque, il était exceptionnel que des femmes puissent faire des études scientifiques supérieures, mais elle avait tout de même pu les mener jusqu'au doctorat. Elle put poursuivre ses recherches avec le soutien financier de sa famille, puisqu'il était bien entendu hors de question de l'engager sur des fonctions officielles (en 1906, la Sorbonne fit sensation en engageant Marie Curie comme professeure, mais il est vrai que c'était en remplacement de son mari décédé et qu'elle était lauréate du prix Nobel...). C'était une situation pour inconfortable, et sans doute humiliante.

Le mathématicien David Hilbert et des collègues de l'Université de Göttingen voulurent en 1915 l'engager comme maître de conférence (privatdozent). Ils se heurtèrent à l'opposition véhémente de professeurs d'autres disciplines (philosophie, disent les uns, philologie et histoire, disent d'autres) : comment donc, les jeunes soldats allemands revenant de la guerre devraient suivre des cours aux pieds d'une femme ! Et une femme au Sénat de l'Université, si elle devenait professeure ?

On dit que Hilbert, indigné, aurait alors répliqué qu'il ne voyait pas en quoi le sexe de la candidate était un argument contre son recrutement comme privatdozent  : après tout, le Sénat universitaire n'était pas un établissement de bains [et il s'agissait de recruter un enseignant et non un agent pour le vestiaire des hommes] (Reid, p. 143).

Rien n'y fit, et Emmy Noether ne fut pas engagée. Elle passa encore plusieurs années sans position officielle (donnant parfois des cours hypocritement annoncés au nom de Hilbert) et finit enfin par obtenir un poste rémunéré.

Je me méfie toujours devant la mention d'une répartie particulièrement brillante : il semble que, souvent, celles-ci sont, sinon inventées, du moins embellies a posteriori. Je serais donc curieux de connaître la source d'origine de cette anecdote, rapportée par divers ouvrages et articles sur Noether et Hilbert.

On rapporte également (Reid, p. 205) que, après les purges antisémites, Hilbert aurait répliqué au ministre de l'éducation qui lui demandait comment se portaient les mathématiques à Göttingen maintenant qu'elles avaient été « libérées de l'influence juive » : « Des mathématiques à Göttingen ? Il n'y en a plus vraiment. ».

Ref : Constance Reid, Hilbert, 1996 (qui malheureusement rapporte des anecdotes sans en indiquer la source)