Lors de discussions sur la justice, j'ai émis l'opinion que lorsque l'on crée un délit, par exemple celui de la consommation de stupéfiants, il faut se préoccuper des effets pervers de cette interdiction et des coûts, y compris budgétaires, pour la faire respecter. En d'autres termes, il faut bien payer les policiers, gendarmes, juges, greffiers, gardiens de prison etc.

Ces propos suscitent parfois l'indignation. Comment donc, puis-je mettre sur le même plan une question de Justice et de Valeurs, et un simple problème d'intendance ? Pour moi, ne pas se préoccuper de l'« intendance », c'est justement ne pas faire de politique.

La politique, c'est faire des choix. L'existence humaine, c'est l'expérience de la finitude : la durée de la vie humaine est finie (et, semble-t-il, bornée) ; les ressources naturelles sont finies et leur usage par une population mondiale croissante produit des tensions ; et, malgré les augmentations de productivité, notamment dues au machinisme, la quantité de travail que peut produire la population d'un pays est elle aussi limitée. Les économistes disent parfois there is no free lunch : s'il y avait une décision que l'on puisse prendre, qui ne lèse absolument personne et qui améliore la situation d'autres, on l'aurait déjà prise ; donc toute véritable décision politique implique arbitrage.

Une des difficultés de cet arbitrage est que les gains ou les pertes de part et d'autre sont souvent non commensurables : comment, par exemple, comparer d'une part le gain en vie humaines ou en qualité de vie d'une augmentation du budget des hôpitaux, d'autre part le gain en bien-être et en vitalité intellectuelle d'une augmentation du budget des musées ? Et pourtant, nous devons arbitrer, car nous devons fixer un budget.

Prétendre que les problèmes d'« intendance » sont négligeables par rapport aux « grands principes », c'est penser que la politique consiste à administrer un monde aux ressources illimitées — ce qui revient à supposer résolu un des principaux problèmes de cette activité. Cela a peut-être un intérêt théorique ou scolaire, un peu comme ces exercices de physique de lycée on l'on suppose des mouvements sans frottement, mais ce n'est pas une base saine pour la décision effective.

Lorsque j'étais étudiant, un camarade parti au Corps des Ponts et Chaussées m'a raconté l'épisode suivant. Les ingénieurs de ce corps sont notamment formés à suggérer des aménagements routiers etc. susceptibles d'améliorer la sécurité ; ce que l'on exprimera de façon simplifiée comme « sauver des vies ». On leur disait qu'il fallait viser l'efficacité maximum : si deux aménagements de prix égaux permettraient de sauver l'un 15 vies, l'autre 30, alors il faut faire le second en priorité ; plus généralement il faut optimiser le ratio du nombre de vies sauvées sur le coût de l'aménagement.

Jusque là, je personne ne trouvera à redire à ces propos : il s'agit de faire le meilleur usage possible, dans l'état actuel de la technique, des budgets finis qui sont alloués. Là où l'enseignant a choqué, c'est quand il a fait remarquer que l'inverse du ratio ci-dessus est, en quelque sorte, le prix d'une vie humaine. C'est, en effet, le coût marginal que la collectivité accepte de payer pour sauver une vie sur le réseau de transports.

On répète pourtant partout que la vie humaine n'a pas de prix. Comme résoudre l'apparente contradiction entre ce principe et la finitude des moyens que nous pouvons accorder à la sécurité routière, à la santé, à l'éducation etc. ?