Si j'en crois sa biographie sur Evene, Jean-Paul Brighelli aurait été militant d'extrême-gauche ; il est donc assez piquant qu'il déplore dans un hebdomadaire de droite le soi-disant parti-pris idéologique d'une ministre habituellement plus réputée pour son pragmatisme et ses contacts industriels que pour de grandes théories politiques. Il est vrai que nous ne manquons pas d'exemples de quadra- ou quinquagénaires qui, révolutionnaires dans leur jeunesse, à l'époque et dans des lieux où c'était à la mode, ont ensuite évolué vers des positions conservatrices voire réactionnaires ; Jean Ferrat les avait justement croqués il y avait une vingtaine d'années... Mais passons.

Je ne rentrerai pas dans la dispute au sujet des classes préparatoires, que d'ailleurs Jean-Paul Brighelli ne semble aborder que par rapport aux classes littéraires (hypokhâgne et khâgne), pourtant minoritaires. Il s'agit d'un problème complexe, mettant en jeu l'existence des grandes écoles sous leur forme actuelle, le fonctionnement des universités et notamment l'absence de sélection à leur entrée (le baccalauréat n'étant plus un filtre significatif), qu'il me semble difficile de trancher simplement. Lisons plutôt ce que mon camarade écrit sur l'anglais à l'université.

« Les étrangers qui viennent étudier chez nous veulent apprendre le français, la culture française, la séduction à la française - et les mots pour le dire. Pas pour avaler un succédané de ce qu'ils ont à la maison. Ils viennent pour la part d'excellence qui nous reste - pas pour se noyer dans le flux médiocre d'une pensée normalisée, mondialisée, un prêt-à-penser aussi insipide que le prêt-à-vomir de chez McDo. »

J'ai une certaine expérience des étudiants étrangers dans les domaines scientifiques, et je crois pouvoir affirmer que, pour la plupart d'entre eux, l'apprentissage du français et de la culture française (sans parler de la « séduction à la française ») n'est pas leur premier objectif (*) — même si, bien entendu, ils peuvent y prendre goût. Bien entendu, la situation est différente dans les disciplines littéraires, et on conçoit sans peine que celui qui vient étudier Proust en France entend l'étudier dans le texte et non via des traductions.

Il me semble, malheureusement, que mon camarade Brighelli emploie ici un procédé rhétorique quelque peu malhonnête, parfois appelé « technique de l'épouvantail » (sans doute une traduction de l'anglais straw man ?) : il déforme la réalité des propositions de ses adversaires politiques au point que celles-ci deviennent ridicules, puis fait remarquer ce ridicule. Ainsi, il indique, au sujet de Proust, que « [la] récente loi [de Mme Fioraso] sur les universités permet désormais (et recommande même) de l'enseigner en anglais - pardon, in english » (l'absence d'italiques et de majuscule à English dans le fragment de texte en anglais ne sont pas de mon fait). Or, cette loi se contente de permettre, dans des cas restreints, des enseignements en anglais (qui, de fait, existent depuis des années), et ne formule aucune recommandation. Chacun pourra le constater... en lisant le texte de la loi et notamment son article deux.

Remarquons le glissement de sens : alors qu'il s'agit de permettre une certaine forme d'enseignement, Jean-Paul Brighelli prétend que celle-ci serait recommandée, puis préconisée pour toute les disciplines (« Mais au moins, tout américanophile qu'il fût, il ne préconisait pas de traduire en globish - le nom nouveau du babélien que dénonçait jadis Etiemble - le roman de Madame de Lafayette. »). Sans avoir le moindre indice à l'appui de ses prétentions, il conclut que l'intention de la ministre est que l'on enseigne la littérature française en globish, ce dont il établit assez facilement le ridicule : pourquoi un chinois ou un coréen féru de littérature française viendrait-il en France suivre des cours de littérature française en mauvais anglais ?

Poursuivons. D'après Jean-Paul Brighelli, reprenant d'ailleurs une accusation naguère lancée contre les gouvernements de droite, le but caché de la ministre ne serait rien moins que l'abêtissement de la population et le nivellement de l'intelligence :

« Quand on prêche l'enseignement de l'ignorance, comme disait jadis si justement Jean-Claude Michéa, c'est que l'on a une idée derrière la tête - et cette idée, c'est que plus personne, à terme, ne décrypte Albertine disparue [..] »

Remarquons comment l'on est passé de l'autorisation de donner certains enseignements (par exemple de sciences) à une sorte de complot visant à enseigner l'ignorance afin que personne ne puisse plus comprendre Proust — ce qui devrait appeler justification. Remarquons également que mon camarade Brighelli n'explique nullement l'intérêt social de savoir « décrypter » ce roman de Proust. J'entends bien l'argument qu'une population inculte et ignorante est plus facile à manipuler politiquement, mais je ne vois pas très bien quel type de problème politique ou social voit sa compréhension facilitée par la lecture de Proust — alors que, par exemple, je vois très bien en quoi des bases de statistiques (y compris bayésiennes), de thermodynamique ou d'informatique permettent de mieux comprendre d'importants problèmes politiques actuels et d'acquérir une saine méfiance envers les charlatans qui s'expriment à leur sujet.

Jean-Paul Brighelli, toujours reprenant les arguments naguère adressés à Nicolas Sarkozy, ironise : Mme Fioraso ne serait-elle pas elle-même inculte (« En fait, que sait-elle ? ») ? Et que dire de ses conseillers : « Dois-je rappeler à la gauche que tant des siens furent par le passé de vrais intellectuels - et de bons élèves ? […] Mais d'où sortent les conseillers de Geneviève Fioraso ? Un seul d'entre eux est titulaire du CAPES, aucun apparemment n'a fréquenté l'agrégation. ».

Rappelons que Mme Fioraso est ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, et que le CAPES et l'agrégation sont des concours de recrutement de l'enseignement secondaire, qui n'est pas sous sa tutelle. Lisons la liste des membres de son cabinet : son directeur de cabinet est docteur en biologie, ancien directeur de laboratoire de recherche, ancien président d'université (d'après l'annuaire du CNRS, il est professeur des universités – praticien hospitalier de classe exceptionnelle, soit le grade le plus élevé accessible seulement à 10% de ces personnels) ; Daniel Filatre, certes titulaire du CAPES, a été président d'université ; Anne Bisagni est docteur en médecine et titulaire d'un DEA d'immunologie ; Jacques Fontanille a un doctorat d'État et a été président d'université (ce qui laisse soupçonner qu'il était professeur des universités) ; Bruno Sportisse est ancien élève de l'École polytechnique et docteur en mathématiques appliquées.

Je ne voudrais pas moi même sembler m'attaquer à un épouvantail, mais on a l'impression, en lisant ce paragraphe, que mon camarade Brighelli considère que le CAPES ou l'agrégation valent ticket d'entrée pour le monde intellectuel, mais pas un doctorat, le recrutement comme professeur des universités ou l'avancement aux grades scientifiques les plus élevés. Or, l'agrégation (ou, pire, le CAPES) est un concours de recrutement très « scolaire », dont la réussite ne nécessite pas d'originalité intellectuelle, au moins dans bon nombre de disciplines. Par ailleurs, suivant les disciplines et les époques, le niveau scolaire nécessaire pour réussir ces concours (et notamment le CAPES) a été fort variable, de sorte que, sans plus d'informations, la réussite à ceux-ci ne dénote pas nécessairement une quelconque excellence.

« Plus c'est gros, plus ça passe. » Les commentaires sous l'article démontrent l'efficacité de la rhétorique sophiste de mon camarade : on déplore l'idée incongrue que l'on imposerait l'anglais pour étudier la littérature française, ou l'on répète que les étudiants étrangers (tous, en général) viennent chercher en France la littérature et la philosophie françaises (y compris, sans doute, les chinois qui viennent faire des thèses d'informatique). Le but est atteint.

(*) Cette phrase cache un euphémisme, voire une litote.