Commençons par le « voile ». Pour moi, un « voile » c'est une pièce de tissu qui sert à cacher ou à masquer quelque chose ou quelqu'un ; en l'espèce, une pièce de tissu qui masque le visage, avec des trous pour les yeux. Des femmes voilées, dans ce sens là, j'en ai vu au Qatar (ce qui n'est pas surprenant), aux États-Unis, dernièrement dans une conférence scientifique (j'ignore de quelle nationalité était la collègue)... mais pas en France, ou peut-être dans un aéroport.

Ce que l'on voit parfois dans la rue, ou à l'université, c'est un tissu qui cache les cheveux mais laisse le visage apparent. Parfois il s'agit d'un simple foulard (comme l'on peut d'ailleurs voir sur les cheveux des femmes russes orthodoxes quand elles vont à l'église), parfois d'un vêtement spécifiquement conçu pour cet usage et vendu dans des boutiques spécialisées.

Ce tissu, dans sa pratique et dans son but, n'est pas tellement différent des « fichus » que portaient naguère les dames de certaines régions françaises, ou des coiffes que portent les religieuses catholiques. Dans tous les cas, il s'agit de masquer les cheveux, de marquer une limite à la concupiscence masculine, et, dans le cas des religieuses comme des femmes musulmanes, de marquer la pratique d'une religion.

Il me semble cependant que l'on ne peut comparer un voile masquant le visage (qui, notamment, empêche l'identification de la personne) et une coiffe masquant les cheveux.

Passons à la question de ce que veut dire « interdire le voile à l'université ». S'agit-il d'interdire aux personnels enseignants de porter une coiffe, lors qu'ils enseignent ? D'interdire cela à tous les personnels en rapport avec le public ? D'interdire cela à tous les personnels ? D'interdire cela aux étudiants ? Est-ce que cette interdiction s'appliquerait non seulement dans les cours, mais aussi dans les locaux de recherche et locaux administratifs ?

Comme pour l'interdiction existante du porte de signes religieux ostentatoires dans les établissements d'enseignement primaire ou secondaire, se pose la question de ce qui est un signe ostentatoire. Lorsque nous invitons un collègue israélien qui porte la kippa, s'agit-il d'un signe ostentatoire qui mériterait que nous le mettions à la porte du laboratoire (qui est hébergé dans des locaux universitaires) ? Que dire de ma collègue avec sa croix huguenote au cou ? On nous a dit naguère que le foulard, la kippa et les turbans seraient considérés comme ostentatoires, mais pas les croix au cou...

Les fonctionnaires et autres agents publics sont soumis à une obligation de neutralité politique, philosophique et religieuse ; ils ne doivent pas faire état de leurs convictions devant les administrés. On comprend très bien qu'un agent qui doit instruire ou décider d'un dossier ne puisse pas sembler privilégier ou défavoriser les tenants de telle ou telle théorie politique ou de telle ou telle religion, ni vouloir les influencer. Mais, de ce point de vue, qu'en est-il de la possibilité pour, par exemple, la secrétaire d'un service d'orthogénie de porter une croix chrétienne ? Et que dire des enseignants marxistes qui enseignent le marxisme : leurs étudiants ne peuvent-ils craindre une discrimination selon les convictions politiques qu'ils laisseraient transparaître dans leurs dissertations ?

Toutes ces questions peuvent paraître secondaires et éluder le vrai problèmes ; elles me semblent au contraire importantes. Poser, comme le font certains médias, des questions comme « pour ou contre le voile à l'université », c'est le degré zéro de la discussion politique ; non seulement pour les raisons d'imprécision que j'ai évoquées ci-dessus, mais parce que ce n'est tout simplement pas la question qui est posée aux gouvernants.

Un gouvernant peut prescrire ou interdire ; s'agissant de règles s'imposant au public, il doit généralement assortir ses prescriptions et interdictions de peines pour les contrevenants. Une règle jamais appliquée, des sanctions jamais prononcées, sont inefficaces et même néfastes pour l'état de droit, puisqu'elles entretiennent dans la population l'irrespect de la loi et le sentiment d'impunité ; il faut donc prévoir des procédures d'application et des moyens. La vraie question est donc de savoir, outre ce qui doit précisément être interdit, comment on fera respecter cette interdiction.

Illustrons ces propos sur d'autres sujets. Une question « pour ou contre l'alcool » ou « pour ou contre le chômage » est parfaitement oiseuse. Jadis, Bernard Tapie prétendait « interdire le chômage » ; mais cette proposition n'a aucun sens en elle-même, ou du moins elle a tellement de sens possibles qu'il est difficile de se prononcer dessus : s'agissait-il de forcer les employeurs à embaucher ? De prévoir des emplois publics pour quiconque en réclamerait (et alors, financés comment) ? De prévoir, comme dans les pays du bloc soviétique, que les chômeurs seraient considérés comme des « parasites » susceptibles de sanctions pénales ?

Pour en revenir à notre sujet, j'attends donc des propositions précises de ce qui devrait être interdit, dans quelles circonstances, et sur les moyens d'application proposés (*).

(*) Il semble déjà souvent souvent difficile de faire observer un minimum de discipline dans certaines universités ; par ailleurs, des policiers ont été menacés alors qu'ils faisaient appliquer la loi interdisant le voilage du visage dans la rue, avec parfois le déclenchement d'émeutes. Je laisse donc le lecteur imaginer la situation d'un enseignant ou enseignant-chercheur qui devrait faire appliquer la loi, au risque notamment que l'individu exclu fasse rappliquer des renforts...