Je lis dans cette séance de questions-réponses :

jj : Dans les matières scientifiques, le français permet-il de tout dire ?

« Ce n'est pas exclu. Il m'est souvent arrivé de demander à des étudiants américains de lire d'abord un chapitre de Montaigne en anglais avant de passer en français. On entend dire que dans certaines disciplines le lexique est généralement en anglais, comme l'économie ou l'informatique. L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. »

Je ne vois pas très bien le rapport entre la lecture de chapitres de Montaigne et les disciplines scientifiques, mais peut-être est-ce que ce coq-à-l'âne est le résultat d'un résumé journalistique.

Considérons la phrase «  L'argument n'est pas convaincant puisque tous les termes et toutes les notions sont disponibles en français. », que je n'aborderai que sous l'angle informatique.

Bien entendu, s'agissant de concepts mathématiques, il est possible de tout définir en ne partant de rien ; d'ailleurs le plus souvent les introductions d'articles ou de thèses rappellent les concepts afin de fixer la terminologie et d'éviter tout contresens. Je me permets toutefois de douter qu'il existe une terminologie standard et pratique en français couvrant tous les champs de l'informatique ; par exemple, il ne me vient à l'esprit aucun terme français pour le « Mersenne Twister », aucun terme bien français pour « randomiser » (oh, bien sûr, on peut passer par des périphrases maladroites), aucun terme français pour sparseness (à part le barbare « creusitude »). Dans certains cas, on a introduit des traductions mais celles-ci ne sont pas forcément très standard et reconnues (par exemple, « logique du temps arborescent » pour branching-time logic).

Je pense, encore une fois, que le débat sur l'enseignement et la recherche gagnerait en clarté si chacun parlait de ce qu'il connaît.

De toute façon, la justification de l'enseignement ou de la rédaction de thèses en anglais n'est pas, à mon sens, le vocabulaire, mais la possibilité de communiquer avec des personnes ne comprenant pas le français ; de la même façon que je suis heureux que mes collègues japonais écrivent des articles en anglais et non en japonais.

Mais poursuivons encore.

Visiteur : Quels cours faut-il autoriser en anglais ? Uniquement ceux en master et en doctorat ? Uniquement en travaux dirigés ?

(...)

« Mais s'ils viennent pour faire un master ou un doctorat, il serait aberrant qu'au bout de trois ou cinq ans, ils ne maîtrisent pas la langue française. Dans les pays de langue anglaise, cela est totalement inacceptable. »

Rappelons que la durée du doctorat en France est de trois ans, même si certaines disciplines littéraires s'autorisent des dépassements généralisés au mépris de la réglementation (ainsi, pour prendre l'exemple d'Antoine Compagnon, celui-ci a un doctorant inscrit depuis six ans).

Si, en effet, il paraîtrait curieux et même assez désagréable qu'un doctorant présent en France depuis plus de trois ans n'ait pas pris la peine d'apprendre un peu le français, il me paraîtrait en revanche assez ingrat qu'on exige de lui de savoir rédiger en français correct, voire soutenu, après seulement 2,5 ans d'apprentissage (on commence souvent à rédiger une thèse 6 mois avant sa fin). Il y a en effet un écart important entre maîtriser une langue couramment à l'oral, pour la vie courante, et produire un texte de qualité universitaire.

À ce propos, la comparaison faite par Antoine Compagnon avec les pays de langue anglaise est non seulement inadaptée, mais fausse. Inadaptée, car la grammaire anglaise est considérablement plus simple que la grammaire française : il n'y a presque pas de conjugaison, pas d'accords de genre, etc. ; la principale difficulté de l'anglais est sa prononciation, notamment celle des voyelles, ce qui ne joue pas à l'écrit (il est parfaitement possible d'écrire un texte scientifique tout à fait correct sans savoir le prononcer correctement). En revanche, avec le même niveau de sophistication dans la connaissance de la langue, le texte en français sera probablement du « petit nègre ».

Antoine Compagnon me semble d'ailleurs avoir une très curieuse idée du niveau d'anglais des étudiants dans les universités américaines ; peut-être est-ce dû au fait qu'il enseigne dans une division littéraire. Je peux assurer que les doctorants chinois, par exemple, présents aux États-Unis, ont souvent une maîtrise assez approximative de l'anglais.

Par ailleurs, Antoine Compagnon ne semble pas très conscient des aspects psychologiques de cette affaire de langues. C'est une chose que d'espérer qu'un doctorant, au bout de 2,5 ans, puisse écrire en bon français ; et s'il s'agit d'un italien ou d'un hispanophone, c'est peut-être possible. C'en est une autre que de lui mettre le pistolet sur la tempe en lui sommant, d'avance, d'atteindre ce niveau — en sus bien sûr d'atteindre le niveau scientifique élevé requis.

Quant au Master, il dure 2 ans (il recrute en sortie de licence et amène à bac+5), et les étudiants arrivent souvent directement en 2e année, celle qui correspond aux ex-DEA ou DESS. Il me semble assez vain d'attendre d'un étudiant si fraîchement arrivé en France qu'il écrive bien en français.

Visiteur : Est-ce que les professeurs enseignants en France sont capables d'enseigner en anglais ? Est-ce que cela deviendra un critère de sélection ?

« Je crois que la plupart n'en sont pas capables et le premier désagrément d'un enseignement dans une langue étrangère que l'on maîtrise insuffisamment, c'est la baisse de la qualité de l'enseignement. Le lexique est simplifié, l'argumentation est réduite à des formules, la leçon est plus appliquée et utilitaire. »

Il y a un trait psychologique assez dangereux, mais très répandu : celui de projeter ses propres faiblesses sur les autres. La remarque d'Antoine Compagnon me paraît à peu près aussi excessive que si j'expliquais que les enseignants doivent éviter de faire des figures trop compliquées au tableau parce que moi, professeur chargé de cours à l'École polytechnique, je ne sais pas dessiner proprement.

Enfin, quel manque de confiance envers les collègues ! N'est-ce pas à chaque université, chaque discipline, chaque formation, chaque équipe pédagogique, chaque enseignant, d'estimer les circonstances et les capacités de chacun ? Il me semble que décider si un enseignant donné est capable d'assurer un enseignement en anglais doit se décider au cas par cas et non par l'appréciation d'un unique collègue au niveau national, fût-il professeur au Collège de France et ancien élève de l'École polytechnique.

Pierre : Vous parlez d'attractivité des universités françaises pour les étudiants étrangers. La France n'a pourtant jamais autant attiré les étudiants étrangers qu'aujourd'hui. Ne recherchent-ils pas cette spécificité que le système français offre ?

« La France en attire de manière honorable, mais pourrait en attirer plus. D'ailleurs, son rang a régressé ces dernières années. On voudrait avoir des étudiants du monde entier, des pays émergents comme des pays anglophones, et aussi de l'Afrique, continent en croissance, qui est l'avenir de la francophonie. »

Antoine Compagnon devrait à ce sujet préciser que l'Afrique francophone est composée de pays pauvres à très pauvres, dont la majeure partie n'a pas les moyens d'entretenir un système d'enseignement supérieur et de recherche de bon niveau. Ce ne sont certainement pas eux qui fourniront les doctorants sans lesquels nos laboratoires ne fonctionneraient pas, (Pour l'anecdote, je me rappelle d'un étudiant en mathématiques et informatique qui avait fait une licence au Mali, dont on m'avait dit qu'il avait un niveau excellent dans ce pays, dont le niveau en algèbre linéaire n'atteignait pas celui d'un étudiant de mathématiques supérieures et qui ne savait pas programmer. On lui a donné son diplôme, je cite la collègue, au motif « qu'il retournera dans son pays et deviendra ministre ».)

Je rejoins cependant Antoine Compagnon sur un point :

« En effet, je pense que le critère principal de l'attrait (...). Ainsi que l'amélioration de l'offre en général, c'est-à-dire de l'accueil, de l'option des visas, des permis de séjour, du logement, de la sociabilité universitaire. Tout facteur qui laisse à désirer dans les universités françaises. »

Comme lui, je pense que nous avons un problème important au niveau de l'accueil. Par exemple, le fait que nos personnels administratifs ne parlent pas anglais ou alors un anglais extrêmement maladroit serait moins pénalisant si nos procédures étaient claires... Or il est courant que l'on envoie des formulaires en français dont la moitié n'a pas de sens pour un étranger nouvellement arrivant en France (demande de documents n'existant qu'en France), sans explications bien sûr, que l'on fournisse une liste de pièces « absolument nécessaires » dont en fait la moitié ne sert pas à grand chose, ou encore que l'on fournisse une liste de pièces mais qu'ensuite on en exige qui n'y figurent pas. Les procédures changent tous les six mois, et encore je passe sur les cas de négligence caractérisée, comme ce stagiaire à qui la préfecture, ayant égaré son dossier de carte de séjour, a expliqué qu'il n'avait qu'à repartir dans son pays à l'autre bout du monde demander un autre visa.

PS Antoine Compagnon a par ailleurs écrit « Le web abrite une vaste maison d'édition à compte d'auteur, un vanity publisher à l'échelle globale, car l'édition électronique rend la publication à compte d'auteur indolore. » Qu'est-ce qu'il l'a poussé à utilisé le terme anglais vanity publisher ? Est-ce que parce que le terme français « édition à compte d'auteur » n'a pas la nuance immédiatement péjorative de l'expression ''vanity press'' ? Après tout, Marcel Proust, dont il est spécialiste, a été d'abord publié à compte d'auteur...

Cet exemple démontre bien que l'on peut vouloir utiliser un terme étranger en sus ou même à la place d'un terme français apparemment synonyme, si le terme étranger apporte une précision, une connotation, absentes du terme français.