Certains s'étonnent de ce que des établissements d'enseignement supérieur se permettent de donner des enseignements ou d'accepter des thèses de doctorat en anglais, alors que la loi impose le français. J'aurais, quant à moi, un autre sujet d'émoi.

Depuis près de 30 ans, la durée officielle du doctorat en France est d'environ 3 ans :

  • L'article 14 de l'Arrêté du 5 juillet 1984 relatif aux études doctorales disait « La durée normale de préparation du doctorat est de deux à quatre ans. »
  • L'article 14 de l'Arrêté du 23 novembre 1988 disait « La durée recommandée de préparation du doctorat est de deux à quatre ans, non comprise la période de préparation du diplôme d'études approfondies. »
  • L'article 23 de l'arrêté du 30 mars 1992 relatif aux études de troisième cycle disait « En formation initiale, la durée recommandée de préparation du doctorat est de trois années. »
  • L'article 2 de l'Arrêté du 25 avril 2002 relatif aux études doctorales disait « La préparation du DEA s'effectue en un an et celle du doctorat en trois ans. Un délai supplémentaire peut être accordé à titre dérogatoire par le chef d'établissement sur proposition du directeur de l'école doctorale et, pour les doctorants, avis du directeur de thèse, sur demande motivée du candidat, notamment pour les étudiants ayant un mandat électif dans les conseils d'université et de composantes. Les candidats exerçant une activité professionnelle régulière, sur production d'une attestation de leur employeur, et les femmes ayant eu un enfant pendant la période de formation bénéficient de droit d'une dérogation pour une durée qui ne peut être inférieure à un an. La liste des bénéficiaires de dérogation est présentée chaque année au conseil scientifique. »
  • L'article 15 de l'Arrêté du 7 août 2006 relatif à la formation doctorale dit « La préparation du doctorat s'effectue, en règle générale, en 3 ans. Des dérogations peuvent être accordées, par le chef d'établissement, sur proposition du directeur de l'école doctorale et après avis du directeur de thèse et du conseil de l'école doctorale, sur demande motivée du candidat. La liste des bénéficiaires de dérogation est présentée chaque année au conseil scientifique. »

Il est clair que, depuis près de 30 ans, quelles qu'aient été d'ailleurs les alternances politiques, les pouvoirs publics ont souhaité que le doctorat fût préparé en trois ans environ, et que des durées supérieures ne fussent acceptées qu'à titre dérogatoire. L'obligation de présentation de la liste des dérogations au conseil scientifique de l'établissement me semble motivée par le désir d'éviter des abus.

Or, dans certaines disciplines des lettres, sciences humaines et sociales, l'habitude est que les thèses durent plus longtemps ; une thèse en trois ans est considérée comme anormalement courte. La raison est, apparemment, que l'ampleur des travaux exigés dépasse ce qu'il est possible de faire dans la durée réglementaire. Une pareille constance dans l'ignorance délibérée des dispositions réglementaires, au point que leur respect constitue une exception suspecte, ne peut que nous faire nous interroger.

D'autres différences existent quant au doctorat entre d'une part les lettres, sciences humaines et sociales, d'autre part les « sciences exactes » et les techniques. Dans les secondes, il est en général obligatoire de rémunérer les doctorants, qui bénéficient d'un contrat de travail. Dans les premières, c'est rare, et de toute façon les financements, prévus pour la durée réglementaire de trois ans, ne permettent pas de terminer la thèse, qui se poursuit parfois dans des conditions héroïques. Là encore, il y aurait beaucoup à dire sur la pratique de certains collègues de ces disciplines, qui entendent faire travailler des doctorants dans leur laboratoire sans les rémunérer, au mépris des principes du droit du travail. (*)

On m'objectera, sans doute, qu'il existe des différences entre disciplines tant en ce qui concerne les méthodes que les moyens, et que l'on ne saurait assujettir les lettres, les sciences humaines et les sciences sociales aux mêmes règles de fonctionnement que les sciences exactes et les techniques. C'est justement là que je voulais en venir.

Dans le débat autour de l'usage de l'anglais dans les publications scientifiques, les cours et les thèses, je distingue une ligne d'opposition entre disciplines : les opposants semblent venir principalement des sciences juridiques, des lettres (universitaires ou non), tandis que ceux qui l'approuvent semblent plutôt venir des sciences exactes — opposition qui se retrouve d'ailleurs à l'Assemblée nationale, comme par exemple entre les députés MM. Fasquelle et Le Déaut, l'un professeur de droit, l'autre ancien professeur de biochimie à l'université. Ce qui précède devrait pourtant nous démontrer l'étrange folie qu'il y a à vouloir appliquer un régime identique à toutes les disciplines, sans égard pour leurs besoins et leurs moyens.

Pour conclure, je déplore ce débat parfaitement oiseux sur la place du français et la promotion de la francophonie, tant l'on ignore par ailleurs les problèmes bien réels et quotidiens de l'accueil des étudiants étrangers, notamment les tracasseries administratives et les changements fréquents de réglementation et procédures. Commençons donc par faciliter (non pas au sens du laxisme et de la permissivité, mais au sens de la prédictibilité et de la fiabilité) l'obtention des visas, cartes de séjour, par ne pas exiger l'impossible (domiciliation avant d'ouvrir un compte bancaire, tandis qu'on exige un compte bancaire pour louer un domicile), par ne pas multiplier les démarches (quel sens de faire renouveler annuellement le permis de séjour pour des études d'ingénieur en trois ans dans une école sélective ?).

(*) J'avoue avoir été choqué par l'attitude de ce sociologue âgé et médiatique, qui, réclamant la présence de doctorants dans les locaux de son institut, s'offusquait que je lui suggérasse qu'il les payât. La pensée qu'ils dussent avoir de quoi payer un loyer à Paris ne lui avait pas effleuré l'esprit, alors que son traitement (hors prime et activités annexes) est d'environ 6000€ mensuels, vu son grade.