Les principaux outils bureautiques utilisés en lettres et sciences humaines sont ceux de Microsoft, et notamment le traitement de textes Word. Les conséquences de l'utilisation généralisées de ces outils sont connues : elle assure une rentre à la société Microsoft, puisque, indépendamment de la qualité de ses produits, les utilisateurs sont forcés de les acheter afin de pouvoir utiliser les fichiers qu'on leur transmet (les logiciels compatibles, tels qu'OpenOffice, ne le sont pas à perfection). Sauf erreur de ma part, Microsoft paye peu d'impôts en France, en raison d'une méthode de calcul du bénéfice qui permet de soustraire des considérables revenus des licences de logiciels vendues dans notre pays les droits payés à la maison mère américaine.

Par ailleurs, les fichiers stockés dans des formats propriétaires, tels que ceux de Microsoft, ne sont pas pérennes : l'utilisateur est à la merci d'un changement de politique de la part du fournisseur de logiciel. Enfin, cette dépendance envers un unique fournisseur américain participe d'un certain impérialisme. Tout ceci a été expliqué, par exemple, par mon collègue Roberto di Cosmo dans son livre Le Hold-Up Planétaire.

Imaginons maintenant qu'un aréopage d'informaticiens, depuis les ingénieurs membres de l'APRIL jusqu'aux des universitaires, directeurs de recherche au CNRS ou à l'INRIA (et pourquoi pas un lauréat du grand prix de philosophie de l'Académie française?), se mettent à pétitionner, écrire des tribunes etc. afin de sommer leurs collègues de lettres de cesser d'utiliser Word (et, au passage, de l'imposer à leurs étudiants) et de le remplacer par exemple par LaTeX. (Bien entendu, ceci est peu réaliste car, d'une part, les informaticiens universitaires sont dans l'ensemble des gens raisonnables et peu enclins à s'imposer aux autres disciplines, d'autre part ils ont rarement accès aux médias.)

Il paraît probable que les collègues de lettres et sciences humaines protesteraient vivement contre pareille tentative, au motif qu'on n'a pas à leur imposer des méthodes et outil de travail pour satisfaire les marottes technico-politiques d'enseignants d'autres disciplines qui ignorent tout de leur métier et de leurs contraintes.

Fin de l'expérience de pensée. Je laisse au lecteur le soin de l'interpréter mutatis mutandis par rapport à la polémique sur l'usage de l'anglais comme outil de communication dans les sciences exactes.

(*) N'ayant pas eu accès au projet de loi, je ne sais d'ailleurs pas s'il contient une disposition qui serait, selon moi, utile, à savoir la possibilité de soutenir une thèse écrite en langue étrangère, si cela aide à sa diffusion.