Une critique récurrente porte sur la faible proportion de femmes parmi les enseignants-chercheurs et notamment les professeurs des universités (*). Il est naturel de s'interroger sur un éventuel sexisme des comités de sélection et sur les moyens de pallier celui-ci.

Les témoignages de diverses collègues me semblent indiquer qu'une pratique courante actuellement en informatique (section 27 (**)), quoique non imposée par les textes, est d'avoir une sorte de « quota » de femmes au sein du comité. Je n'ai hélas pas de statistiques sur la question. Certaines collègues « rang A » (professeures des universités et directrices de recherche) se plaignent qu'en raison de cette pratique et des contraintes sur la formation des comités (réglementation et calendrier), elles sont trop sollicitées ! Ceci me suggère qu'il vaut mieux que cette pratique reste informelle et non obligatoire, car il n'y aurait plus de marge de manœuvre (sauf, bien sûr, à assouplir par ailleurs le fonctionnement des recrutements).

J'en profite pour une remarque. On dit souvent que les hommes se sentent menacés par l'irruption des femmes dans les lieux de pouvoir ; en l'espèce, je ne me sens nullement menacé. J'accepte d'être membre des comités de recrutement que l'on me propose, sauf empêchement, mais je ne cherche pas à y être... Non seulement c'est un travail supplémentaire, mais cela peut être assez désagréable (comme dans le Manoir de Mortevielle : l'ambiance peut devenir lourde, puis malsaine).

Certains vont plus loin et suggèrent que l'on impose des quotas de recrutements. Rappelons quelques faits : pour être recruté maître de conférence ou chargé de recherche, il faut un doctorat (normalement, dans la discipline concernée), et pour être recruté professeur des universités, il faut justifier d'une certaine expérience dans la recherche (et donc, typiquement, être déjà maître de conférence ou chargé de recherche). Or, dans certaines disciplines, il y a une faible proportion de femmes parmi les doctorants et les maîtres de conférence ; il paraît donc difficile d'exiger la parité au recrutement. Quant au recrutement des doctorants, il faut un master recherche dans la discipline concernée... et là encore, déficit de femmes. Les racines du problème partent sans doute de très loin : une amie m'indique que sa fille est une des seules dans sa classe d'option « multimédia », en... sixième.

Il paraît donc assez irréaliste de vouloir le régler en n'agissant que sur des leviers à bac+5 ou +8, comme dans ces projets de recherche européens où l'on prévoit (sans doute parce que c'est obligatoire) une partie sur l'attractivité de la science pour les femmes en organisant des colloques pour doctorantes ! Irréaliste, au contraire trop réaliste : comme les problèmes à régler sont colossaux et mettent en jeu l'ensemble de la société (depuis les gens qui expliquent qu'on ne peut tout de même pas habiller un nourrisson mâle en rose), il est commode de les évacuer en déclarant responsables ceux qui sont au bout de la chaîne.

Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard si un collègue qui me faisait cette suggestion est directeur de recherche en sociologie, domaine où il y a environ parité parmi maîtres de conférence et chargés de recherche : non seulement ça ne gênerait pas sa carrière (il n'a plus de concours à passer), mais ça ne gênerait pas les recrutements dans sa discipline. Autant dire que je réagis aussi bien à sa suggestion que lui quand, par pure taquinerie, je lui suggère que la solution aux problèmes de charlatanisme qu'il me décrit dans sa discipline est de ne recruter et promouvoir que des gens qui ont des publications dans des revues et conférences internationales à comité de lecture. (***)

Par ailleurs, notons qu'il y a une trentaine d'années, on a supprimé la séparation par sexe des écoles normales supérieures (Ulm vs Sèvres, St Cloud vs Fontenay), et cela a provoqué une baisse de la proportion de normaliennes dans certaines disciplines, dont les mathématiques : cette séparation jouait le rôle d'un quota. Or, quelle proportion de chargés de recherche ou de maîtres de conférences en mathématiques pures ne sont pas normaliens ?

Les critères à envisager lors des recrutements et promotions sont également objet de débat. On exige souvent, de nos jours, que le candidat à un poste de maître de conférence ou de chargé de recherche ait été « mobile » (pas de candidature dans l'établissement où il a fait sa thèse), et le plus souvent qu'il ait passé une, deux, trois ou plus années comme « post-doctorant » à l'étranger (c'est-à-dire, souvent, aux États-Unis). Nous parlons ici de personnes qui ont déjà passé un doctorat (donc bac+8 minimum), le plus souvent en couple, parfois avec enfants. Inutile de dire que ces post-doctorats sont peu favorables à la vie de couple ou de famille, et que ces exigences accrues laissent un goût amer quand elles émanent de personnels âgés, parfois recrutés avant la fin de leur thèse ou qui ont fait toutes leurs études et leur carrière au même endroit.

Il n'est en effet pas clair de savoir ce qui est vraiment sexiste dans cette affaire. On sait bien que, traditionnellement, on attend des femmes la subordination à la carrière de leur époux ; exiger des post-doctorats à répétition revient donc à les exclure (****). D'un autre côté, tenir compte de cela revient à entériner l'idée qu'une femme doit suivre son compagnon et non l'inverse. Ma position personnelle est l'opposition aux exigences « bureaucratiques » et rigides de post-doctorat et de mobilité : ce genre de choses doit s'évaluer au cas par cas (« le candidat a-t-il une large maîtrise d'approches en dehors de celles favorisées par son directeur de thèse » etc.).

Un problème similaire se pose à propos des enfants. Certains prônent la prise en compte des enfants comme « retard de carrière » chez les femmes (autrement dit, considérer qu'il est normal qu'une femme avec 3 enfants ait pris 3 ans de retard dans sa recherche). D'autres considèrent qu'il s'agit d'un choix de vie privée et qu'il n'est pas du ressort de l'employeur d'en tenir compte. Le même problème se pose pour la prise en compte des contraintes familiales : les uns disent qu'il faut en tenir compte (type : « je ne voudrais pas enseigner le mercredi pour pouvoir faire ma recherche chez moi en gardant mes enfants », « pas de réunions après 17 h parce que je cherche mes enfants à l'école »), d'autres considèrent qu'il s'agit de choix de vie privée et qu'après tout, on ne voit pas pourquoi celui ou celle qui s'occupe de ses enfants aurait priorité par rapport à celui qui, par exemple, voudrait avoir des activités culturelles le soir (j'ai entendu cette réflexion de la part d'une professeure sans enfants). Une amie me rapporte cet autre propos, lui aussi de professeure sans enfant, faisant suite à un refus d'aménagement d'horaires d'enseignement : « il faut choisir entre avoir des enfants ou faire carrière ».

Mon point de vue sur la question est qu'il faut prendre en compte les contraintes familiales aussi bien pour les hommes que pour les femmes. J'entends bien que ceux qui ont fait d'autres choix de vie n'ont pas envie qu'on leur confie toutes les tâches à horaires déplaisants parce qu'ils n'auraient pas de contraintes ; mais il ne faut pas oublier qu'in fine, ce sont nos enfants qui paieront nos retraites et nos soins, y compris de ceux qui n'en ont pas élevé. Il me semble que ce n'est pas à mettre sur le même plan que les cours de musique ou autres activités culturelles.

Ce qui est spécialement déplaisant sur tous ces problèmes (ou sur celui, plus véniel, de savoir comment appeler telle ou telle catégorie de personnels), c'est que des personnes se disant féministes ou antisexistes peuvent défendre avec véhémence aussi bien l'une comme l'autre position. Il n'y a pas de choix tranché, évident et facile — je n'ai pour le moment jamais entendu de réflexion déplacée comme celle de l'avocat mettant en doute les capacités d'une femme à être bâtonnier.

(*) Les enseignants-chercheurs des statuts les plus courants sont divisés entre deux corps de fonctionnaires : celui des maîtres de conférence et celui des professeurs des universités, le second étant plus prestigieux et mieux rémunéré. Les chercheurs sont, quant à eux, semblablement divisés entre chargés de recherche et directeurs de recherche.

(**) Pour la gestion des carrières, les enseignants-chercheurs sont divisés en sections disciplinaires (p.ex. 25 = mathématiques pures, 26 = mathématiques appliquées, 27 = informatique...).

(***) Une partie des travaux en sciences humaines et sociales portent sur des situations liées à un pays ou une langue données, il paraît donc assez irréaliste de leur imposer des publications internationales.

(****) Je prends ici le cas courant des femmes en couple hétérosexuel. Le two-body problem est sans doute pire pour des couples homosexuels, en raison de son absence de reconnaissance officielle (impossible de demander des visas pour le conjoint, etc.).

PS : Chez Rachel, par coïncidence et sans concertation, un billet sur ce même sujet. Chez moi, un billet sur la question cruciale : maître ou maîtresse de conférences ?

PS² : On me signale que ce billet a été relayé sur des réseaux sociaux, avec parfois des remarques dépréciatrices (dont il n'est pas très clair si elles ne visent que les commentaires, ou le billet et les commentaires). Je rappelle que j'accepte tous les commentaires, tant qu'ils ne sont pas illégaux, hors sujet, porteurs d'attaques personnelles ou relevant du « troll », sans que cela constitue de ma part un signe d'approbation de leur contenu.

Par ailleurs, toujours chez Rachel, une discussion fort intéressante sur les comités de sélection, le localisme, etc.