Il m'est parfois arrivé de discuter en ligne avec quelques sociologues (deux professeurs du secondaire, un directeur de recherche de l'INRA, et un maître de conférence). Parfois, le nom de tel ou tel chercheur éminent éminent est apparu dans la conversation (le phénomène est notamment sensible avec 3–4 chercheurs français encore en vie, que la délicatesse m'interdit de mentionner), laquelle prend alors le tour suivant (*) :

sociologue : Ah mais lui, ah ah, c'est un charlatan ! (variante perfide : « Il a écrit des choses très bien dans les années 1960. »)

moi, embarrassé : Euh, certes, mais je vois souvent son nom !?

sociologue, très remonté : Mais personne ne le prend au sérieux dans notre domaine !

moi, qui aimerait prendre une petite voix si cela était possible dans une interface texte : Mais il est [[professeur | directeur [de recherche | d'études]] de classe exceptionnelle | directeur d'un institut avec pignon sur rue], il y a bien des gens qui l'ont promu ?

sociologue, encore plus remonté : Des politiques ! (variante : « Il a des groupies ! »)

moi : Mais il est cité dans le numéro spécial de Sciences humaines sur les grands penseurs de la société !

À ce point, le sociologue manque de s'étouffer et peut être tenté de se lancer dans une diatribe sur le fait que Sciences humaines, ce n'est plus ce que c'était. S'ensuit alors éventuellement une exhortation de mon interlocuteur à ce que je ne me laisse pas aller à amalgamer ses travaux à lui et à ses collègues qu'il apprécie (scientifiques et, c'est implicite, de qualité) au charlatanisme pratiqué par l'individu sur lequel il s'est répandu.

Pour parler en termes bourdieusiens, nous sommes en présence de personnes disposant d'un capital social élevé (qui se traduit sous forme d'invitations à s'exprimer ici ou là, de mentions dans des ouvrages ou magazines, ainsi que d'un niveau de rémunération plus élevé que les autres chercheurs), et très visibles, mais dont on rejette avec emphase les travaux, dans une attitude très « je n'ai rien à voir avec ces gens-là, et je suis même vexé que tu puisses sous-entendre que je ferais le même travail ; j'estime d'ailleurs que ces gens n'appartiennent pas/plus vraiment à la communauté qui me définit ».

Bien entendu, nous pourrions ici reprendre le Bourdieu de Sur la télévision : les individus au capital social élevé dont je parle auraient acquis cette position par leur fréquentation des médias, dont la puissance finit par déformer le champ universitaire. Les remarques de mes interlocuteurs seraient alors, en quelque sorte, un acte de résistance face à cette puissance. Je pense toutefois que les médias ne sont pas seuls responsables : les personnes dont nous parlons ici n'ont pas la surface, disons, de Bernard-Henri Lévy. Je respecte toutefois ce désir de mes interlocuteurs de ne pas être amalgamés avec ceux qu'ils n'estiment pas.

Tout ceci pourrait paraître une vaine querelle sans conséquences dans une tour d'ivoire universitaire. Je ne suis pas de cet avis, car les sujets étudiés sont d'intérêt général. Par ailleurs, pareilles dissensions projettent une image exécrable des sciences humaines et sociales, comme essentiellement affaire de querelles de personnes, de chapelles et de réseau d'influences. (**)

Enfin, comment est censé faire un extérieur naïf comme moi, qui voudrait s'informer ? On pourrait bien sûr me suggérer d'utiliser mon propre esprit critique, mais n'est-ce pas risqué dans ces domaines d'une grande subtilité et finesse et dont je ne suis pas familier ? Mon désarroi est grand.

(*) J'ai rassemblé en un unique dialogue des conversations plus décousues. J'espère que mes interlocuteurs ne m'en tiendront pas rigueur.

(**) Il m'est arrivé de discuter avec un des éminents individus cibles de mes interlocuteurs, qui m'a en somme expliqué que ce qu'il faisait était intéressant et que ses critiques étaient passéistes et n'avaient rien compris à notre époque.