Le titre de l'article suppose, chez le lecteur, la connaissance de ce qu'est un « geek »; or, il y a quinze ans, personne ou presque n'utilisait ce mot en France.

Le Collaborative International Dictionary of English (GCIDE) définit ce terme ainsi, les différents sens provenant de déformations successives :

  1. A performer in a carnival, often presented as a wild man, who performs grotesquely disgusting acts, such as biting the head off a live chicken or snake.

  2. Hence: Any eccentric or strange person; an oddball; an eccentric.

  3. Hence: A student who is socially inept and a misfit in his class, especially one who is an intellectual; a nerd; a dork.

  4. Hence: An intellectually inclined person, especially one who is interested in scientific or technical subjects; as, a group of geeks wearing pocket protectors; — originally a deprecatory and contemptuous term, but in the 1990's, with the increase in popularity of computers and the frequency of accumulation of great wealth by computer entrepreneurs, it has come to be used with noticeable frequency by technically competent people to refer to themselves, ironically and sometimes proudly.

Laissons tomber le sens numéro 1, qui me semble assez désuet. La progression 2-3-4 est assez naturelle dans un contexte d'anti-intellectualisme comme celui qui règne (apparemment) dans les lycées américains. On en vient donc à la définition suivante du « geek » :

une personne plutôt intellectuelle, étudiant des disciplines scientifiques ou techniques ou exerçant un métier intellectuel technique, tel qu'ingénieur, spécialement en informatique.

Ces dernières années, les médias grand public français se sont mis à utiliser le terme « geek », mais souvent avec un sens plus étendu. Ainsi, le premier ministre François Fillon s'est décrit comme « un geek », parce qu'il possède divers appareils de la société Apple et a quelques connaissances techniques (il sait ce qu'est un flux RSS ou un CMS). L'article sur le sexisme cité plus haut porte, lui, dans sa quasi totalité sur le milieu du jeu vidéo et notamment du jeu en ligne. Le point commun ? L'usage de l'informatique.

Faut-il en conclure que tout usager de l'informatique peut être qualifié de « geek » ? Assurément, non. De nos jours, toutes sortes de professions (secrétaires, comptables, typographes etc.) utilisent l'ordinateur, et on ne les qualifie pas en général de « geeks ». Plus que le simple usager de l'informatique, le « geek » est l'usager qui aime ça, par opposition à celui qui considère l'informatique comme une simple commodité, voire qui la subit. Le « geek » peut être simplement celui qui sait utiliser quelque fonctionnalité « avancée ». Ce sens a encore un lien avec le sens anglophone, puisqu'il suppose des connaissances techniques avancées (ou, disons, plus avancées que celle de la population générale) et un désir d'apprendre.

Autant dire que l'extension du terme « geek » aux adeptes du jeu vidéo peut heurter. Le jeu vidéo ne suppose pas de connaissances techniques, au delà de savoir installer des logiciels sur un PC Windows ; certes, les gamers affectent parfois de discuter accélérateurs graphiques et autres facteurs de performance, mais ces discussions me font parfois penser à celles des audiophiles qui comparent la sonorité des câbles à connections dorées ou non dorées. Certes, certains gamers ont de réelles connaissances techniques (je pense en particulier à ceux qui modifient des jeux existants afin de changer les personnages, les décors etc.) mais c'est loin d'être la majorité.

Par opposition, dans le monde anglo-saxon (ou dans les milieux français imprégnés de culture anglophone), on peut être geek sans être spécifiquement usager de l'informatique ou gamer : un physicien, un biologiste, un mathématicien sont des geeks. Les bandes dessinées Xkcd et Saturday Morning Breakfast Cereal sont geek ; je ne pense pas vexer mon collègue (et néanmoins ami) David Madore en disant que son blog est geek ; et certains estimeront peut-être que mon propre blog est geek.

L'article de Mar_lard annonce dès son introduction une définition large de ce qu'est un « geek » :

« Il comprend beaucoup d’exemples tirés du milieu gamer, étant donné que c’est celui que je connais le mieux de par mon travail et mes loisirs, cependant il est essentiel de comprendre que les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes dans les communautés voisines – comics, hacking, programmation, JdR, Logiciel Libre… – communément regroupées sous l’appellation  «geek ». »

Il me semble qu'il s'est opéré une sorte de glissement sémantique entre la définition du dictionnaire et celle de Mar_lard. Son article porte en majeure partie sur le gaming, qui, sauf exception (par exemple le modding, c'est-à-dire la modification de jeux existants) ne requiert que peu de connaissances techniques ou intellectuelles. Il en est de même du jeu de rôles.

L'association entre comics, hacking, programmation, jeu de rôles et logiciel libre me paraît assez lâche voire artificielle. Certes, une portion des informaticiens a participé a des jeux de rôles ; mais on pourrait aussi bien rajouter à la liste les arts du cirque (jonglage, monocycle..). Par ailleurs, je n'ai pas l'impression qu'il y ait en proportion plus d'informaticiens adeptes du jeu d'action en ligne que dans le reste de la population du même âge.

Au final, il y a quelque chose qui me dérange dans cet article : c'est l'amalgame formé à partir de communautés assez disparates, que le titre accuse collectivement. Car, pour tout dire, l'atmosphère qui, à en croire cet article, règne dans le monde du jeu vidéo (violence, vulgarité, testostérone et filles à gros seins, pour résumer) me paraît plus proche de l'automobile façon tuning (*) que du monde du logiciel libre ou de la programmation.

Ce n'est évidemment pas à moi de dire aux féministes quels combats elles doivent mener et comment ; nous sommes dans un pays où les libertés d'opinion et d'expression règnent largement. Je voudrais toutefois exprimer un certain malaise.

La définition du dictionnaire, citée ci-dessus, indique que le mot « geek » a longtemps été péjoratif et que ce n'est que récemment, et peut-être par effet de mode, qu'il est devenu neutre voire positif. Dans un lycée américain, les dominants sont les sportifs, footballeurs notamment, et les geeks sont caricaturés, ridiculisés (socially inept, misfits), bref dominés. On peut se convaincre de cette hiérarchie sociale en regardant, par exemple, les séries américaines destinées aux adolescents ou, plus gravement, en constatant quelle complaisance on accorde parfois aux auteurs de délits et crimes sexuels à condition qu'ils soient athlètes ou entraîneurs de sport, comme dans l'affaire Jerry Sandusky ou celle des viols de Steubenville. Dans de nombreuses universités américaines, l'entraîneur de l'équipe de football est mieux payé que le président, et considérablement plus que les professeurs. Par ailleurs, certaines des activités citées comme relevant du domaine geek (jeux de rôle, jeux vidéos) ont fait l'objet, depuis une trentaine d'années, de paniques morales. Il me semble qu'il s'agit d'avoir une certaine prudence dans la terminologie quand on s'adonne à la critique d'un groupe traditionnellement méprisé.

(*)  Lorsque l'on cherche « Tuning magazine » dans Google, celui-ci propose 7 reproductions de couvertures, toutes sauf une mettant en jeu une femme à moitié nue (123456)... en revanche rien de tel si l'on cherche des mots-clef liés à la programmation, comme C#, F#, Python etc. La chanteuse québécoise Lynda Lemay a bien résumé le profil de l'amateur de voitures et gros seins dans sa chanson « Gros colons ».

PS : Mon propos n'est évidemment pas de nier le sexisme qui règne dans la société ou certaines parties de celle-ci. Je m'interroge simplement sur la pertinence sociologique (par opposition à journalistique) d'un terme qui peut englober aussi bien un ex-premier ministre grand bourgeois technophile, le prix Nobel de physique Richard Feynman, le milliardaire de l'informatique Bill Gates, l'amiral Grace Hopper, le concepteur du langage Perl Larry Wall, l'algorithmicien Donald Knuth, Telsa Gwynne, l'adolescent gamer, l'habitué de 4chan, mes amies qui apprécient la fantasy et les jeux de rôle, ou les amateurs de typographie en LaTeX.

PS² : Denis Colombi a réagi sur son blog.