Remettons les choses à leur juste place. Comme le rappelle la ministre, il y a déjà des cursus en anglais, principalement dans des écoles d'ingénieur ou dans des « masters » (bac+5) de sciences exactes. Par ailleurs, de nombreux étudiants étrangers soutiennent des thèses écrites en anglais, tout simplement parce qu'ils ne savent pas écrire suffisamment bien le français pour produire un mémoire en français. Enfin, certains étudiants francophones écrivent leur thèse en anglais afin de lui assurer une audience internationale : dans les sciences exactes, tout le monde ou presque lit l'anglais, tandis qu'une faible proportion des scientifiques internationaux lit le français.

Il y a quelques années, l'Institut national d'études démographiques avait conduit une enquête, nommée ELVIRE, sur l'usage du français et de l'anglais dans les travaux scientifiques. Ses conclusions — peut-être trop dérangeantes ? — sont, d'après Le Figaro, que l'anglais jouit d'une suprématie écrasante dans les travaux scientifiques. De fait, dans les sciences exactes, les principales revues et conférences internationales publient des articles en anglais (il me semble toutefois qu'en mathématiques, il subsiste une publication internationale en français). Pourquoi ?

Un chercheur scientifique étudiant un problème est amené à interagir avec des collègues étudiant le même problème ou des problèmes voisins. Ceux-ci peuvent être français, mais aussi bien espagnols, allemands, italiens, coréens, britanniques, américains, indiens, chinois, japonais, finlandais, danois, etc. Bien entendu, il est impossible que chaque chercheur maîtrise l'ensemble des langues maternelles de ceux avec qui il est amené à interagir... L'usage de langues véhiculaires est donc nécessaire ; il y a quelques siècles, c'était le latin qui jouait ce rôle, de nos jours, c'est l'anglais. Une thèse en français ne sera lu que par une petite minorité de son lectorat potentiel, si elle était en anglais.

L'alternative est l'usage de traducteurs. Ce système a été très pratiqué sous la Guerre Froide pour la communication de travaux scientifiques entre l'Union soviétique et le monde hors « bloc de l'Est », une revue russe (p.ex. Журнал вычислительной математики и математической физики) étant doublée de sa traduction en anglais (p.ex. USSR Computational Mathematics and Mathematical Physics). Ce système était certes efficace, mais limité en quantité d'articles transmis ; on ne produisait pas de versions dans d'autres langues « occidentales » que l'anglais. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il n'a pas survécu à la fin de l'Union soviétique.

Une difficulté, s'agissant de traducteurs, est qu'il faut en prendre qui maîtrisent le vocabulaire et les tournures de phrases spécifiques du domaine scientifique étudié, sous peine de produire un texte incompréhensible ou plein de contresens. De fait — et je sais bien que cela mécontente les traducteurs professionnels — la traduction d'ouvrages ou d'articles scientifiques est souvent le fait de scientifiques spécialistes du même domaine : un cryptographe traduira un ouvrage de cryptographie (p.ex. L'ouvrage de Stinson a été traduit par Vaudenay), un mathématicien s'intéressant aux polyèdres convexes traduira des textes sur les polyèdres convexes (p.ex. Fulkerson traduisant la thèse de Motzkin). La compréhension profonde des concepts par le traducteur évite les écueils d'une compréhension de surface, comme celle d'un traducteur non mathématicien. (*)

Le système de la langue véhiculaire est économique : plutôt que de devoir employer de grandes quantités de traducteurs spécialisés (pour n(n-1) couples de langues, sachant que normalement on traduit vers sa langue maternelle et non l'inverse), ou que chaque chercheur doive apprendre n-1 langues en plus de la siennes, chacun apprend bien l'anglais technique. On m'objectera que celui-ci est un anglais très abâtardi, très globish ; mais un article de sciences exactes n'est pas une œuvre littéraire : c'est un document qui transmet une pensée, des définitions, des concepts, des justifications, de façon le plus univoque possible, et sans qu'il soit nécessaire de faire de jolies tournures.

Le problème est peut-être (et sans doute) différent dans les disciplines de lettres, de sciences humaines et sociales. On conçoit très bien que des spécialistes d'un sujet français, dont l'étude supposent de toute façon la connaissance du français (par exemple « l'héritage janséniste en France au XIXe siècle »), publient en français et que cela ne pose aucun problème. Rappelons que ce qui est proposé n'est pas d'imposer l'usage de l'anglais pour tout et dans toutes disciplines, mais bien de l'autoriser.

À cet égard, certaines réactions sont particulièrement exemplaires. Le site Nous, vous, ils titre « Enseignement supérieur : la fin des cours en français ? » — un étonnant raisonnement binaire « tout ou rien ». S'agit-il d'un argument du type « pente savonneuse » ? Pour ma part, je doute très fortement que l'on puisse, en France, vu le niveau des étudiants en français et en anglais, se permettre d'avoir un enseignement supérieur entièrement dans cette dernière langue... donc ce titre alarmiste est parfaitement irréaliste.

Le Figaro étudiant rapporte que des « membres de l'Académie des Belles-Lettres » se seraient émus de ce projets ; d'autres articles parlent de l'émoi d'écrivains, alors que le Salon du Livre approche. J'ai consulté le site de l'Académie des inscriptions et des Belles-Lettres, mais ne trouve rien à ce sujet. Je conçois que l'on puisse se préoccuper de l'opinion des académiciens quant à leurs domaines de compétence (antiquité classique, Moyen Âge, histoire, archéologie, histoire de l’art, philologie, linguistique, littérature, etc.) ; mais force est de constater, comme dans un billet précédent, que ces disciplines constituent une minorité de l'enseignement supérieur français et ne sauraient donc parler au nom de tous ou imposer leurs modes de fonctionnement aux autres. Après tout, on ne demande pas aux professeurs de physique quantique quel doit être le fonctionnement de la recherche en histoire et comment organiser les soutenances de thèse dans ce domaine...

Certaines critiques dénotent une parfaite ignorance des conditions dans lesquelles se fait la recherche. Un internaute anonyme m'explique ainsi que les chercheurs n'auraient qu'à « faire traduire » leur travail en anglais, si besoin... si c'est facile : « et vous publiez tant de travaux que ça pour ne pas avoir le temps de les traduire ? ». Mais bien sûr ! Allons-y, faisons embaucher au sein de chaque laboratoire des personnels spécialisés (pas des traducteurs lambdas) chargés de traduire de l'anglais ou français les articles publiés à l'étranger, et de français à l'anglais les articles et rapports de recherche, et ce très rapidement (quand je veux lire un article en anglais, c'est maintenant et pas dans trois mois ; quand j'ai un article à soumettre à une revue ou une conférence date limite le 15 mai, c'est le 15 mai et pas le 15 septembre...). Yakafokon ! Ou peut-être s'agit-il de faire travailler des traducteurs libéraux ? Misère... alors que nous sommes dans un système où l'on vous demande, pour vous rembourser vos frais de déplacements, si vous avez acheté vos tickets de métro à l'ancien ou au nouveau tarif, où il faut plusieurs semaines pour commander un matériel alors même qu'on a le budget, et que les comptes sont bloqués en fin et début d'année !

Enfin, l'argument : le choix de l'imposition du français est politique, tandis que l'anglais est utilitariste ; je suppose qu'il faut comprendre ici que l'anglais aurait une utilité immédiate, tandis que le français serait un choix à long terme contre le « Wall Street globish » et l'hégémonie américaine (voir par exemple cette pétition). Que l'on me permette donc de faire quelques observations et suggestions politiques.

La meilleure façon d'accroître le rayonnement international de la langue, de la culture et de la science françaises, est que des étrangers aient envie de s'intéresser à la France et aient notamment la possibilité de s'y rendre. Force pourtant est de constater que nos procédures d'accueil d'étudiants et de chercheurs étrangers talentueux sont déficientes. Ainsi, au cours des 12 derniers mois, un visiteur de notre laboratoire a dû quitter la France avant la date prévue de fin de séjour car la préfecture avait égaré son dossier de titre de séjour ; le guichetier lui avait conseillé de repartir à Los Angeles pour demander un autre visa. Un chercheur chinois qui avait fait sa thèse en France et commençait à parler français a obtenu un visa pour venir en France un an... mais pas son épouse, alors qu'ils avaient un nourrisson. Deux chercheurs roumains nouvellement arrivés en France demandaient à ce que l'université les inscrive à des cours de français (il s'agit de cours dispensés au sein de l'Université de Grenoble, de sorte que ç'aurait été juste un paiement public-public), mais les services de la formation continue des personnels ont refusé de prendre en charge la dépense. Je passe les récits de démarches interminables, les services administratifs qui réclament des pièces qui n'existent qu'en France, ou encore cette anecdote sur un chercheur indien qui pouvait produire un document officiel indien justifiant de son état-civil, mais pas un certificat de naissance :

Administratif : Mais enfin, vous devez bien avoir un certificat de naissance !

Chercheur : Je suis né dans la rue et ma mère m'a jeté dans une poubelle.

En France, on aime bien les grands principes, le « prestige », les rodomontades face aux États-Unis, les gargarismes à base de mots tels que « rayonnement », « grandeur », « culture ». Je crains que les étrangers qui ont affaire à nos services administratifs n'apprennent très vite une face peu reluisante de la culture française...

(*) On détecte les mauvaises traductions ou interprétations par les non-spécialistes notamment quand on est obligé d'imaginer la phrase ou l'expression en anglais d'où la mauvaise traduction est venue pour la retraduire correctement. Par exemple, quand l'interprète du Collège de France a cru bon d'utiliser « champ » dans l'exposé de Moshe Vardi, il fallait remonter à field, qui se traduit bien évidemment comme « corps » dans le sens dans lequel il était employé.

NB : Il existe d'autres angles sur ce sujet, notamment les problèmes éthiques que suggère la mise en place de formations largement financées par le contribuable français, mais destinées à des étudiants étrangers, à qui on ferait cependant payer des frais d'inscription supérieurs à ceux des français. Je n'aborde ici que la question de la recherche et de la culture.

PS : Certains en sont à accuser, en quelque sorte, ceux qui admettent l'usage de l'anglais d'être de mauvais français et de pratiquer l'intelligence avec l'ennemi (les Américains). Une anecdote que l'on m'a rapportée au sujet d'un professeur d'informatique à l'École polytechnique voilà une vingtaine d'années : celui-ci avait décidé que l'on achèterait des ordinateurs Apple Macintosh car, selon lui, c'étaient les meilleurs ; on lui opposait la nécessité d'acheter français, autrement dit Bull (ou était-ce Goupil ?), soit des produits qu'il considérait comme inférieurs. L'affaire s'est envenimée, avec intervention des sociétés informatiques françaises concernées auprès du gouvernement. Un représentant d'une de celles-ci est allé jusqu'à accuser le professeur d'être un mauvais français, devant l'officier général directeur de l'X, qui a vertement répliqué.