L'envers de l'imprimé comporte le slogan « Libérons la démocratie de la pensée unique ». Qu'entend-on habituellement par « pensée unique » ? Il s'agit des faits (du moins, de ce que l'on présente comme tels), des opinions, des idées, des options, des conclusions que l'on présente comme allant de soi dans les médias, sans laisser la place aux autres, ou du moins en leur réservant une attention limitée empreinte de commisération. Il ne me semble pas, en l'espèce, s'agissant de l'extension du mariage aux couples de même sexe, qu'il y ait eu pareil phénomène : les opposants à cette mesure ont pu publier des tribunes, s'exprimer à la radio, à la télévision. Qu'on en prenne comme témoin le phénomène « Frigide Barjot », passée de l'insignifiance à la célébrité (*) : n'a-t-elle pas eu amplement l'occasion de faire part de ses opinions au public ? Je suis d'ailleurs prêt à parier que sur ces questions de bien-être de l'enfant, il y a des psychologues, des sociologues, qui ont mené des recherches difficiles, et qui n'auront pas accès aux médias !

L'envers du document commence par ce slogan choc « Mariage et adoption pour tous = PMA (procréation médicalement assistée) + GPA (gestation pour autrui) pour tous ! ». Or, sauf erreur de ma part, ni la « PMA » ni la « GPA » ne sont mentionnés dans le projet de loi, et tous les parlementaires que j'ai entendus s'exprimer sur le sujet se sont montrés opposés à la « GPA ». S'agit-il donc d'une invention malhonnête de la part des organisateurs de la « Manif pour Tous », ou de l'annonce d'une « pente savonneuse » qui ne pourra que mener inéluctablement au trafic et à la vente d'enfants, comme suggéré par une ligne plus bas s'opposant à la « marchandisation de l'humain » ?

J'avoue par ailleurs une certaine perplexité quant au slogan mis en exergue « On veut des emplois, pas de la loi Taubira ». On peut certes reprocher aux responsables politiques leurs priorités, mais pareil raisonnement ne tient que si une ressource rare (argent, énergie des services ministériels...) est mobilisée par un projet d'intérêt douteux ou secondaire tandis que des problèmes plus importants ne sont pas traités. Or, le mariage des couples de même sexe n'aura que peu d'impact financier : comme le disent eux-mêmes les organisateurs de la « Manif pour Tous », il s'agit d'une mesure concernant une minorité de la population, certains prétendant même que les homosexuels ne voudraient pas de cette mesure. Les frais occasionnés par la célébration de ces mariages et les divorces associés semblent négligeables devant la moindre mesure du type « changement du taux de la TVA » ; quant aux effets sur l'impôt sur le revenu, ils existent déjà avec le PACS. On ne peut pas non plus prétendre que les services du Ministère de la Justice feraient mieux de s'occuper de l'emploi et de la croissance : ce n'est pas de leur compétence ; malgré les prétentions de certains, l'emploi ne se décrète pas.

L'iconographie proposée par les organisateurs de la « manif pour tous » peut nous fournir quelques éléments d'explication. On y voit notamment l'image d'un ouvrier casqué, debout fier devant son usine, proclamant le slogan « La priorité c'est Aulnay, pas le mariage gay ». J'y vois l'opposition affichée entre les valeurs du vrai peuple, incarné par le travailleur manuel, et un milieu urbain favorisé, « bobo », censé être le seul soutien de ce projet de loi ; il n'est peut être pas anodin que l'on mette en avant un ouvrier manuel, dans une industrie (la métallurgie, l'automobile) réputée « virile », en jouant peut-être sur le cliché de l'homosexuel efféminé, garçon coiffeur ou travaillant dans les milieux de la « création ». C'est un vieux code populiste et réactionnaire : jadis, on opposait la ville corrompue à la terre, qui « ne ment pas » ; maintenant l'ennemi est le « bobo ». Pareil argumentaire paraît toutefois assez curieux de la part des milieux d'où émane ces tracts : Frigide Barjot était plutôt connue pour sa fréquentation des milieux « branchés » de la capitale et des médias que pour son soutien aux ouvriers ; quant aux jeunes femmes de mon marché, elles ne me semblaient provenir des milieux ouvriers ou défavorisés. Là encore, c'est une vieille ficelle politicienne que des gens prétendent parler au nom du bon sens populaire alors qu'ils n'ont absolument rien de populaires eux-mêmes — il est bien sûr facile de se laisser prendre par les clichés, mais les porte-parole de la « Manifs pour Tous » me semblent plutôt BCBG... (**).

Passons sur le slogan opposant croissance économique et mariage homosexuel (« pas de croissance sans égalité devant la naissance ») : étant donné l'absence totale d'argument, il est difficile de commenter, si ce n'est en faisant remarquer qu'une rime n'est pas un raisonnement.

Finissons par l'identification de la loi à la personne de Christiane Taubira. Une illustration proposée aux manifestants a curieusement disparu du site de « la manif pour tous » : elle représentait Christiane Taubira (stylisée, certes, mais parfaitement reconnaissable), énervée donnant la fessée à un enfant avec un Code civil. L'image donnée est celle d'une excitée voulant imposer ses lubies à la population. Or, l'ouverture du mariage aux couples homosexuels figurait aux programmes officiels du Parti socialiste et de François Hollande, à une époque où l'on ignorait que Mme Taubira deviendrait Garde des Sceaux !

Au final, tout ceci est un salmigondis de récupérations diverses sans grande cohérence logique : iconographie inspirée des affiches de Mai 1968, préoccupations envers les ouvriers complètement déplacées de la part de milieux qui les laissent habituellement à leur sort, slogans catastrophistes sur la destruction de la société (qui, d'ailleurs, aurait déjà dû intervenir avec le PACS)... On attendrait mieux.

(*) Je connaissais pour ma part « Frigide Barjot » comme étant l'épouse du chroniqueur mondain « Basile de Koch », frère de l'animateur « Karl Zéro », évoluant dans des milieux très droitiers, et publiant diverses parodies potaches : on se rappellera ainsi que Frigide Barjot chantant « Fais-moi l'amour avec deux doigts ».

(**) Parmi ces porte-paroles, le maire du Chesnay, banlieue de Versailles, revenu fiscal annuel des ménages médian 31112€ en 2010, à comparer avec Aulnay-sous-Bois 15177€. Pour mémoire, Corenc, la commune la plus chic de l'agglomération grenobloise, est à 34990€ et Paris à 25044€.