Libération s'esbaudit que Facebook censure des photographies de nu de femmes, ne faisant pas de différence avec la pornographie. Facebook avait précédemment censuré l'Origine du Monde, de Courbet (certes bien plus compromettant).

Facebook a une liste de règles qui définissent ce que l'on peut ou non afficher sur des pages publiques. Ces règles sont conçues pour être appliquées avec un minimum de réflexion et de choix personnel par des employés de première ligne, probablement peu payés. Elles reflètent la double nécessité de faire plaisir à un certain public pudibond, et de pouvoir se contenter d'employés sans formation artistique ou appréciation leur permettant de faire la différence entre un sexe de femme exposé dans un grand musée parisien, comme celui de Courbet, et un extrait de bande dessinée pornographique de faible qualité artistique. (*)

Demander que Facebook accorde un traitement individualisé et intelligent pour chaque image ne semble pas économiquement compatible avec la gratuité du service. C'est la même problématique que les hotlines de fournisseurs d'accès Internet ou de matériel informatique : l'employé a une liste de critères simples, de questions à poser, et une réponse à appliquer systématiquement — même quand la question ou la réponse sont absurdes dans la situation posée. (**)

Dans un billet précédent j'expliquais comment le filtre Internet mis en place dans un centre de conférences semi-public français bloquait à tort divers sites français, que le formulaire de réclamation était en anglais, et qu'il était traité dans un créneau horaire suggérant la sous-traitance en Inde. Des personnels ne lisant pas le français étaient donc chargés de déterminer si tel ou tel site français relevait de telle ou telle catégorie ; on ne s'étonnera donc pas de certaines erreurs.

Nous pouvons également rappeler cette affaire où le censeur britannique avait bloqué comme image « pédophile » une couverture d'album de hard-rock n'ayant jamais valu de poursuites judiciaires depuis sa sortie il y a 30 ans.

Je pense que les personnes qui devraient lire ce billet (***) ne le liront pas. Je voudrais toutefois bien faire comprendre à tous ceux qui promeuvent le filtrage ou la censure d'Internet (avec diverses nuances de vocabulaire : régulation, civilisation, modération etc.) que celle-ci, pour rester compatible avec les conditions économiques qui font le succès de ce médium (services gratuits ou à très bas coût de souscription), devra s'exercer avec des dispositifs automatiques et des employés faisant de l'abattage à coût minimal, éventuellement délocalisés dans des pays à bas coût salarial, et qui donc ne pourront pas s'embarrasser de subtilités intellectuelles ou artistiques ou prendre en compte des particularités culturelles.

(*) Les tribunaux eux-mêmes tendent à éviter de se prononcer sur la valeur artistique ou littéraire d'une œuvre... voir par exemple le jugement dans l'affaire DSK / Marcela Iacub.

(**) Exemples : demander la version du pilote Windows alors qu'on est sous Linux, vouloir absolument regarder les branchements téléphoniques alors que le modem ADSL est clairement grillé, etc. Inévitable si on veut employer en première ligne des gens sans compétences techniques.

(***) Par exemple ma collègue, et toutefois sénatrice, Esther Benbassa, qui est chargée de réfléchir à des « garde fou » concernant l'expression sur Internet, ou encore les députés européens qui considèrent qu'il faudrait interdire la pornographie en ligne. Là encore, quel critère applicable rapidement et sans subtilité pour distinguer l'œuvre « classique » comme celle de Courbet (à tolérer sous peine de voir les intellectuels hurler à la censure), les gravures grivoises (à tolérer en raison de leur âge ?), la photographie « artistique » (faut-il avoir un certificat officiel d'artiste ?) et ce qui relève de la pornographie.