What do you want from me ?
Par David Monniaux le mardi, mars 5 2013, 19:34 - Recherche scientifique - Lien permanent
Dans les commentaires d'un billet précédent, une collègue de lettres déplorait que les checheurs de sciences exactes ne fissent pas assez preuve « réflexivité », qu'ils ne pensassent pas assez leur propre activité. Tentons donc, sinon de Penser, du moins de réfléchir à ce que nous faisons. Je propose la question suivante :
« Qu'attend la Société des chercheurs et enseignants-chercheurs qu'elle rémunère et qui agissent censément dans son intérêt ? »
Attention, il s'agit d'une question distincte de celle des attentes de ceux qui censément représentent la Société, ou de ceux qui y ont de fait un rôle de direction.
Commentaires
Malheureusement, je pense que la "Société" n'attend pas grand chose de la part des chercheurs - en tout cas rien de précis ou de réaliste (bien sûr des applications concrètes, des vaccins, de l'énergie pas chère etc...).
La partie la plus bienveillante de la société a sans doute encore la foi dans le "savoir" et partage la croyance que quelque chose de bon pourrait en sortir au long terme.
En revanche, j'ai bien peur que si nous demandions son avis à l'"homme de la rue", il se passerait fort bien de tous ces chercheurs, fonctionnaires de surcroît. Car honnêtement, quel service public lui rendons-nous ? Et ce n'est pas la vulgarisation qui reste finalement anecdotique ou se limite à des résultats/théories plus anciennes/générales qui va suffire à justifier cet investissement.
Dans le cas des EC, l'attente pour la partie enseignement est probablement mieux définie, même si elle reste plutôt utilitaire avec l'injonction d'ouvrir les portes du marché du travail (ce qui me semble la moindre des choses -- l'"élévation des esprits" restant à mon avis un événement exceptionnel et non contrôlable). Bien entendu, tout ceci ne dit rien du contenu des enseignements et bien malin celui qui saura dire ce qui est véritablement "utile" au-delà de l'apprentissage de la méthode.
Pour ma part, en faisant mon travail honnêtement j'espère contribuer à un écosystème qui permettra de réaliser des découvertes intéressantes, mais j'ai bien conscience que je n'ai pas la vista qui me permettra individuellement d'avoir un impact sur la Société.
Malheureusement, je pense que la "Société" n'attend pas grand chose de la part des chercheurs - en tout cas rien de précis ou de réaliste (bien sûr des applications concrètes, des vaccins, de l'énergie pas chère etc...).
La partie la plus bienveillante de la société a sans doute encore la foi dans le "savoir" et partage la croyance que quelque chose de bon pourrait en sortir au long terme.
En revanche, j'ai bien peur que si nous demandions son avis à l'"homme de la rue", il se passerait fort bien de tous ces chercheurs, fonctionnaires de surcroît. Car honnêtement, quel service public lui rendons-nous ? Et ce n'est pas la vulgarisation qui reste finalement anecdotique ou se limite à des résultats/théories plus anciennes/générales qui va suffire à justifier cet investissement.
Dans le cas des EC, l'attente pour la partie enseignement est probablement mieux définie, même si elle reste plutôt utilitaire avec l'injonction d'ouvrir les portes du marché du travail (ce qui me semble la moindre des choses -- l'"élévation des esprits" restant à mon avis un événement exceptionnel et non contrôlable). Bien entendu, tout ceci ne dit rien du contenu des enseignements et bien malin celui qui saura dire ce qui est véritablement "utile" au-delà de l'apprentissage de la méthode.
Pour ma part, en faisant mon travail honnêtement j'espère contribuer à un écosystème qui permettra de réaliser des découvertes intéressantes, mais j'ai bien conscience que je n'ai pas la vista qui me permettra individuellement d'avoir un impact sur la Société.
" En revanche, j'ai bien peur que si nous demandions son avis à l'"homme de la rue", il se passerait fort bien de tous ces chercheurs, fonctionnaires de surcroît. "
Je pense le contraire, puisque l'homme de la rue attend énormément de la Science, à commencer par des réponses sûres et définitives concernant la dangerosité des OGM, etc.
Pour le coté fonctionnaire : cet homme de la rue pense que les chercheurs devraient être évalués.
J'ajouterais : ils doivent être évalués d'une façon qui ne cause pas la course à la publi.
Et bien moi je crois que ce que la Société attend de nous ce sont des applications.
Je ne suis pas certain que tout le monde ait conscience des immenses changements que les sciences dures ont imposé à la société en un peu plus de 100 ans : en 1900 il n'y avait pas d'antibiotiques, pas de voitures ni d'avions, un accès très limite à électricité et de toutes les façons pas grand chose à quoi l'utiliser.
Eh bien ils ont tellement aimé qu'ils en redemandent constamment.
Mettre en place des changements d'une telle ampleur requiert un effort transversal allant des recherches fondamentales jusqu'aux applications et à chaque niveau son lot d'innovations. Nous avons certes un problème de redistribution des fonds en ce sens que ce sont les niveaux les plus proches des utilisateurs finaux qui accaparent le gros des revenus (les fameux "industriels") et on a du mal à valoriser les niveaux les plus éloignés. Mais rien de mon point de vue ne justifie le mépris des applications qui à mon sens n'est que preuve d'ignorance et d’incompréhension de notre travail.
Quand à me regarder le nombril... je suis fort occupé en ce moment, peut-être quand j'aurai un peu plus de temps.
En revanche pour mes collègues littéraires je n'ai jamais été à la hauteur : elles essayent de m’éduquer, de me cultiver, de me faire réfléchir aux implications profondes de ma discipline, ou elles y réfléchissent à ma place le cas échéant. Elles se soucient de ma manie de rester anonyme, ou de la baisse de qualité potentielle que mon anonymat pourrait introduire dans l’encyclopédie électronique à laquelle je contribue. Bah, c'est mignon tout plein et ça nous donne un sujet de discussion à table. Je vois pas trop de quoi on parlerait sinon, car le dernier Goncourt, je ne l'ai pas lu, j’étais fort occupé en fait.
@ simple touriste : donc la Société attendrait des chercheurs des réponses qu'ils ne peuvent lui donner. Dans ce cas, on pourrait conclure un peu vite à leur inutilité...
@ Couard Anonyme : entièrement d'accord, mais je trouve toujours un peu immodeste de se targuer des résultats des génies du passé pour justifier sa propre utilité ! Mais une fois qu'on aura réussi à faire comprendre que la recherche fondamentale/académique est nécessaire aux applications du futur, on pourra peut-être essayer de faire passer que tout le monde ne peut pas être Pasteur et qu'un Pasteur tout seul n'ira jamais bien loin.
En revanche, je ne trouve pas inutile de réfléchir à ce que l'on fait, ce que de toute façon je vous soupçonne de faire plus que vous ne le reconnaissez dans vos formulations provocatrices...
Couard anonyme: oui, mais au-delà des applications, nos contemporains attendent des chercheurs qu'ils satisfassent dans des conditions optimales, durables et peu coûteuses, à leurs besoins des plus basiques (se nourir, se loger...), à des besoins de sécurité (on peut ranger la santé dans ces besoins)... mais aussi à des besoins plus complexes (besoin d'éternité, que certains psychologues définissent comme le 6ème degré de la pyramide de Maslow).
Ils ont deux faiblesses:
- ils acceptent d'investir mais espèrent un retour sur investissement rapide. La bonne soupe mitonnée, y'a pas mieux, mais ils craquent pour l'oeuf à la coque et le tartare aller-retour. Ils tolèrent les chercheurs à condition qu'ils trouvent vite. Du reste, on leur a fourré dans le ciboulot que le génie, c'est affaire de nature (expérience d'Archimède, pomme de Newton) et non de culture. Donc, pas de salades, les bons chercheurs, ils trouvent tout tout de suite.
- ils sont persuadés que la cause comme la solution à leurs problèmes réside chez les autres. Par conséquent ils admettent la nécessité d'entretenir des chercheurs.
Par-delà la satisfaction de besoins, la Société attend-elle du progrès? A lire les commentaires ci-dessus, qui dans l'ensemble déplorent le consumérisme de nos contemporains, on aurait tendance à dire que le Progrès comme développement intégral de l'Homme tel que défini par Popularum progressio leur passe très au-dessus... pourtant mon expérience de clinicien m'a plutôt fait percevoir le contraire. Il y a 20 ans, il était très difficile de faire adhérer un patient à un projet de thérapeutique expérimentale, a fortiori dans le cadre d'un essai randomisé. Bien sûr, les malades étaient tous d'accord pour bénéficier d'un traitement innovant (forcément meilleur que le traitement de référence) mais dès qu'on expliquait que le traitement délivré serait soumis à un tirage au sort, les choses devenaient difficiles... alors qu'aujourd'hui, ils sont plus enclins à comprendre que l'incertitude est l'aiguillon de la science, et que la recherche n'est pas une démarche forcément intéressée à court terme.
La LRU m'a fait me poser cette question en des termes voisins : pour être rapide, nous étions un service déconcentré de l'Etat, donc au service de la nation. Grandiloquance et pratique variable, certainement, mais sur le principe c'était clair. Nous sommes maintenant payés par notre université, qui est subventionnée par l'Etat, à une certaine hauteur. Sommes donc nous au service de ce nouvel employeur, ou au service de "la nation", ou est-ce que ça coincide ? Je voudrais bien croire que cela ne change rien, mais quand je vois l'énergie consacrée par chaque institution à se rendre attractive dans l'absolu (ok), mais surtout *plus attractive* que la voisine, je m'interroge sur l'existence et la nature d'une évolution dans les fins. Ou cette autonomie est-elle pensée comme un moyen plus efficace de réaliser la même mission ? Loin de moi l'idée de dire que c'était superbement mieux avant, qu'on est vendu capital, que c'est la guerre de tous contre tous etc... mais il me semble que les objectifs ne sont pas complètement nets (en tout cas, bien des collègues ont ce sentiment de flou). Par ailleurs, l'ampleur de l'autopromotion de nombre d'institutions de l'ESR donne parfois qu'elles sont surtout au service d'elles mêmes. J'avoue ne guère avoir les idées claires sur ces choses.
Je crois d'ailleurs que c'est un peu la même perplexitude qui a motivé le récent billet de blog du président de Paris Ouest Nanterre, sur la responsabilité sociale des universités. Mais lui est philosophe, moi troufion de salle de TP.