Theodore Samuel Motzkin a passé en 1933 sa thèse de doctorat à l'université de Bâle, en Suisse toto alémanique. Celle-ci a apparemment ensuite été publiée à Jérusalem chez un éditeur portant le nom hébreu du chat de Gargamel de l'Ange de la Mort, Azriel ; éditeur qui, bien évidemment, semble ne plus exister de nos jours. On peut trouver cette thèse, en allemand bien sûr, dans quelques bibliothèques universitaires.

En raison de son grand intérêt, Ray Fulkerson la traduit en anglais pour la RAND Corporation, think thank lié à l'US Air Force, qui publie la traduction en 1952 comme rapport de recherche T-22. Ce rapport n'apparaît nulle part sur le site de RAND, et l'organisme, contacté, prétend qu'il est « restricted », ce qui a un fumet de un secret défense d'autant plus surprenant que le document date de 60 ans, traduit une thèse publique et qu'il en existe des copies dans différentes bibliothèques universitaires y compris en Europe. Je soupçonne que c'est parce qu'il s'agit d'une « traduction non autorisée ». (Une autre traduction, apparemment introuvable de nos jours, fut faite par S. Bargmann à Princeton; pour A. W. Tucker.)

Cette traduction par Fulkerson est reprise dans une édition des œuvres de Motzkin (Selected papers) publiée en 1983 chez Birkhäuser, qui bien évidemment est actuellement épuisée, non rééditée, et non disponible en ligne. L'éditeur ne s'est d'ailleurs pas foulé :  c'est un fac-simile du document dactylographié de RAND, alors qu'on eût pu espérer une typographie moderne. Heureusement, il y en a un exemplaire à Grenoble à l'Institut Fourier, qui n'a pas encore été éliminé (Cette phrase contient une subtile allusion, la voyez-vous ? Élimination de Fourier-Motzkin ! Ah ah ah !).

Google a apparemment scanné cet ouvrage de 1983, mais n'en affiche que de très courts extraits en réponse aux recherches, apparemment pour des raisons de copyright, ou, comme on dit en France, de droit d'auteur (je sais, il y a des différences entre la tradition du copyright et le droit d'auteur à la française). Vous me direz, qu'est-ce que le pauvre Motzkin, mort en 1970, et le pauvre Fulkerson, suicidé en 1976, peuvent en avoir à faire de droits d'auteur sur un livre publié en 1983 ? Je serais curieux de savoir si leurs héritiers ont touché quoi que ce soit : un collègue, auteur d'un ouvrage chez un grand éditeur scientifique international d'origine allemande, n'a pas touché de droits depuis longtemps sous le prétexte, apparemment, que l'éditeur ne retrouverait pas son adresse (la moindre recherche Web permet de lui envoyer un courriel).

Motzkin a fait la remarque suivante à propos de sa thèse (rapportée dans l'introduction des Selected papers ; le gras est de moi) :

In keeping with the habits in central Europe at that time the author, even though encouraged by the editors of Compositio Mathematica to publish his thesis there, issued it as an independent publication. It became soon inaccessible and, although reviewed in the Fortschritte and the Zentralblatt, remained unknown e.g. to a group of recent Russian writers who rediscovered some of its results.

Autrement dit, cette thèse, publiée comme livre chez un éditeur classique, référencée et citée par d'autres, était en fait inaccessible pour la plupart des chercheurs et certains de ses résultats ont été redécouverts par des personnes qui n'avaient pas accès à elle.

Il est courant, en France, dans certains milieux, de dire que Google est un « pillard ». Nous ne sommes pas au pays des Bisounours Je ne nourris aucun angélisme à l'égard de cette société, mais force est de constater qu'elle est loin d'être la seule à profiter des auteurs et des lecteurs. J'éprouve des doutes croissants à l'égard de la pertinence de la législation sur le droit d'auteur en ce qui concerne les publications scientifiques (peu me chaut que le dernier Guillaume Musso soit encore protégé par le droit d'auteur dans 120 ans).

La bibliothèque de recherche en mathématiques appliquées et informatique de Grenoble a scanné un grand nombre de thèses d'il y a une trentaine d'années et les a mises en ligne sur l'archive ouverte HAL. Selon la lettre du droit d'auteur français, ceci est parfaitement illicite (des auteurs m'ont confirmé ne jamais avoir reçu de demande d'autorisation), mais pour l'intérêt de la Science c'est une excellente action. Personne ne s'est plaint et ne se plaindra de voir ses travaux de jeunesse remis au goût du jour.