Recherches bibliographiques et copyright
Par David Monniaux le samedi, mars 2 2013, 23:09 - Recherche scientifique - Lien permanent
Theodore
Samuel Motzkin a passé en 1933 sa thèse de doctorat à
l'université de Bâle, en Suisse toto alémanique.
Celle-ci a apparemment ensuite été publiée à Jérusalem chez un
éditeur portant le nom hébreu du chat de Gargamel
de l'Ange de la Mort, Azriel ; éditeur qui, bien
évidemment, semble ne plus exister de nos jours. On peut trouver
cette thèse, en allemand bien sûr, dans quelques bibliothèques
universitaires.
En raison de son grand intérêt, Ray Fulkerson la traduit en anglais pour la RAND Corporation, think thank lié à l'US Air Force, qui publie la traduction en 1952 comme rapport de recherche T-22. Ce rapport n'apparaît nulle part sur le site de RAND, et l'organisme, contacté, prétend qu'il est « restricted », ce qui a un fumet de un secret défense d'autant plus surprenant que le document date de 60 ans, traduit une thèse publique et qu'il en existe des copies dans différentes bibliothèques universitaires y compris en Europe. Je soupçonne que c'est parce qu'il s'agit d'une « traduction non autorisée ». (Une autre traduction, apparemment introuvable de nos jours, fut faite par S. Bargmann à Princeton; pour A. W. Tucker.)
Cette traduction par Fulkerson est reprise dans une édition des œuvres de Motzkin (Selected papers) publiée en 1983 chez Birkhäuser, qui bien évidemment est actuellement épuisée, non rééditée, et non disponible en ligne. L'éditeur ne s'est d'ailleurs pas foulé : c'est un fac-simile du document dactylographié de RAND, alors qu'on eût pu espérer une typographie moderne. Heureusement, il y en a un exemplaire à Grenoble à l'Institut Fourier, qui n'a pas encore été éliminé (Cette phrase contient une subtile allusion, la voyez-vous ? Élimination de Fourier-Motzkin ! Ah ah ah !).
Google a apparemment scanné cet ouvrage de 1983, mais n'en affiche que de très courts extraits en réponse aux recherches, apparemment pour des raisons de copyright, ou, comme on dit en France, de droit d'auteur (je sais, il y a des différences entre la tradition du copyright et le droit d'auteur à la française). Vous me direz, qu'est-ce que le pauvre Motzkin, mort en 1970, et le pauvre Fulkerson, suicidé en 1976, peuvent en avoir à faire de droits d'auteur sur un livre publié en 1983 ? Je serais curieux de savoir si leurs héritiers ont touché quoi que ce soit : un collègue, auteur d'un ouvrage chez un grand éditeur scientifique international d'origine allemande, n'a pas touché de droits depuis longtemps sous le prétexte, apparemment, que l'éditeur ne retrouverait pas son adresse (la moindre recherche Web permet de lui envoyer un courriel).
Motzkin a fait la remarque suivante à propos de sa thèse (rapportée dans l'introduction des Selected papers ; le gras est de moi) :
In keeping with the habits in central Europe at that time the author, even though encouraged by the editors of Compositio Mathematica to publish his thesis there, issued it as an independent publication. It became soon inaccessible and, although reviewed in the Fortschritte and the Zentralblatt, remained unknown e.g. to a group of recent Russian writers who rediscovered some of its results.
Autrement dit, cette thèse, publiée comme livre chez un éditeur classique, référencée et citée par d'autres, était en fait inaccessible pour la plupart des chercheurs et certains de ses résultats ont été redécouverts par des personnes qui n'avaient pas accès à elle.
Il
est courant, en France, dans certains milieux, de dire que Google est
un « pillard ». Nous
ne sommes pas au pays des Bisounours
Je ne nourris aucun angélisme à l'égard de cette société, mais
force est de constater qu'elle est loin d'être la seule à profiter
des auteurs et des lecteurs. J'éprouve des doutes croissants à
l'égard de la pertinence de la législation sur le droit d'auteur en
ce qui concerne les publications scientifiques (peu me chaut que le
dernier Guillaume Musso soit encore protégé par le droit d'auteur
dans 120 ans).
La bibliothèque de recherche en mathématiques appliquées et informatique de Grenoble a scanné un grand nombre de thèses d'il y a une trentaine d'années et les a mises en ligne sur l'archive ouverte HAL. Selon la lettre du droit d'auteur français, ceci est parfaitement illicite (des auteurs m'ont confirmé ne jamais avoir reçu de demande d'autorisation), mais pour l'intérêt de la Science c'est une excellente action. Personne ne s'est plaint et ne se plaindra de voir ses travaux de jeunesse remis au goût du jour.
Commentaires
Tu es sûr qu'à l'époque les gens ne signaient pas lors du dépôt à la bibliothèque une autorisation de diffusion couvrant la mise en ligne 30 ans plus tard ?
@/2: Il me semble que les formulaires de dépôt, encore en 2001 quand j'ai soutenu ma thèse, autorisaient une reproduction par microfilms. Qu'on ait eu en 1979 la préscience d'imaginer un réseau mondial d'accès aux informations m'étonnerait ; par ailleurs il me paraît peu probable que les formulaires aient été rédigés de façon suffisamment vague pour autoriser tout usage — il me semble que les cessions de droits non bornées et pour tous usages ne sont traditionnellement pas admises par les tribunaux français.
Tu me diras qu'en général, les scientifiques espèrent être lus et cités et non toucher du droit d'auteur sur leurs travaux de recherche (je distingue bien les travaux de recherche des ouvrages d'enseignement). C'est oublier le cas des LSHS, où, il me semble, le rêve du doctorant est que sa thèse soit publiée par un éditeur.
Peut-être faudrait-il distinguer les thèses de sciences exactes des LSHS.
"Tu me diras qu'en général, les scientifiques espèrent être lus et cités et non toucher du droit d'auteur sur leurs travaux de recherche (je distingue bien les travaux de recherche des ouvrages d'enseignement). C'est oublier le cas des LSHS, où, il me semble, le rêve du doctorant est que sa thèse soit publiée par un éditeur.
Peut-être faudrait-il distinguer les thèses de sciences exactes des LSHS."
oui voila. En LSHS c'est très différent. Il n'est pas rare que qlqn soit payé pour publier. Cela dit, pourquoi ce compliquer la vie? : Faire le même formulaire pour tous et renoncent à ses droits d'auteurs qui veut.
D'après ce que j'avais compris, l'approche de Google concernant les bouquins était au départ : Que les ayant-droits se manifestent d'eux-même, et alors on leur réglera ce qu'on leur doit (en comme on aura alors une adresse de contact on pourra continuer à leur envoyer de l'argent). Mais s'ils ne se manifestent jamais, il n'est pas question qu'on s'interdise de reproduire leur travail jusqu'à ce qu'on puisse leur mettre la main dessus.
Sous entendu : Si ceux qui ont décidé de s'exiler là où personne n'a entendu parler de Google ne savent pas qu'ils ont droit à quelque chose, c'est tant pis pour eux. Si les morts n'arrivent pas à sortir de leur tombe et exiger leur dû, c'est tant pis pour eux aussi, ils n'avaient qu'à rester vivants.
Je pense que cette approche est très clairement la meilleure piste, même si on peut ergoter sur le fait que c'est à un organisme (quasi-)public dédié et pas à une boite privée de le mettre en place (et que Google risquerait vraiment d'atteindre une dimension monopolistique si il devenait cet organisme de réclamation des droits d'auteurs).
Sinon, l'alternative c'est quoi? Demander à la police de retrouver les ayant droits? Avec mandat de recherche international?
Comme toujours, la réflexion dans les grands média français sur ce sujet est nulle. Pas dans le sens "réflexion d'un niveau très mauvais", mais au sens des ensembles : la réflexion équivaut à l'ensemble vide, il n'y a RIEN. C'est Gogol = méchant, parasite, américain. Même la presse soi-disant "de gauche", "intellectuelle", "éclairée" ne produit rien d'intellectuellement supérieur à une histoire pour enfants de 4 ans dès qu'il est question du net et du Web (à l'exception notable du Monde diplomatique, qui n'est portant pas un journal que j'apprécie beaucoup).
Sur les droits d'auteurs, sur le Web, sur la numérisation : EEG plat pour la plupart des média. Et ils s'étonnent de ne plus vendre?
Ce qui me chagrine en lisant les listes de requêtes de méchants sites de partage de papiers scientifiques type The Paper Bay (http://thepaperbay.com/) c'est que les chances que quelqu'un ait à portée de main le document souhaité sont proprement infimes.
J'entends, même dans mon champ d'études (histoire des religions) je suis pas forcément au fait de tout ce qui s'est fait ces trente dernières années.
"Some Syntactic Structures Relating to the Use of Relative and Demonstrative þaet and se, in Late Old English Prose
par Dowsing, Anita
In Neuphilologische Mitteilungen Helsinki, 1983, 80:4, pp. 289-303."
BONNE CHANCE, QUOI.
La moitié du temps, soit l'université du chercheur en quête d'un article hétérodoxe dispose d'accès à diverses bases de données où, miracle, il y est, soit le truc est une thèse tapée à la machine dans les années 50 et qui pourrit dans les stocks de la bibliothèque universitaire de Zurich, et là bonne chance pour mettre la main dessus.
Je pense que de façon plus générale, c'est aux auteurs et chercheurs actuels de mettre le produit de leur recherche sur le net. Contrairement aux autres produits culturels, rares sont ceux qui les consomment, encore plus rares ceux qui prendront sur eux de les diffuser(Google et la BnF étant des angelots bienveillants).
The Pirate Bay peut bien diffuser des milliers de blockbusters sans trop d'efforts, ça prend deux minutes de ripper un DVD et tout le monde y trouve son compte. Pour The Paper Bay, je pense que c'est peine perdue si les auteurs ne collaborent pas, tout simplement parce la plupart du temps, les seuls gens assez interessés par leur travail pour prendre le temps de le mettre en ligne se trouvera être eux-mêmes.
L'approche hardie de Google "recherchons le pardon plutôt que la permission" me parait un moyen de faire bouger les lignes, mais sans plus, surtout après l'accord avec la SNE, qui semble officialiser l'infraction au droit d'auteur.