Divers médias annoncent comme une grande nouveauté que l'École polytechnique va mettre des cours en ligne et que chacun pourra gratuitement y assister.

Cela fait une bonne dizaine d'années que le département d'informatique de l'École polytechnique met en ligne la quasi totalité de ses « polycopiés » de cours, ses « transparents » (*) de cours et ses feuilles d'exercices (sous la forme de fichiers PDF ou de pages HTML). Il y a eu par ailleurs à plusieurs reprises des cours filmés et mis en ligne (malheureusement pas forcément maintenus, pour des raisons techniques : l'infrastructure nécessaire à fournir des flux vidéos est bien supérieure à celle nécessaire pour fournir des documents textuels) ; par exemple, il est possible de voir les vidéos du cours INF431. Des enseignants d'autres établissements reprennent d'ailleurs parfois certains de ces documents, en les adaptant à leurs besoins.

Quelques remarques d'ordre pratique. Dans l'esprit de certains, qui sans doute n'ont jamais enseigné, mettre des cours en ligne, c'est facile : il suffit de filmer le prof dans l'amphi (pourquoi pas avec une webcam ?) et le tour est joué. En pratique, pour peu que le prof ne reste pas statique (**), il faut un technicien pour le suivre derrière la caméra, et il vaut mieux de toute façon avoir un technicien pour contrôler le son et l'éclairage. Il faut ensuite faire un peu de montage, notamment si l'on utilise des « transparents ». Tout ceci demande des moyens : du matériel de prise de vue et de prise de son, un technicien qualifié ; rappelons que dans les universités françaises, la norme est plutôt aux amphis sans sonorisation ou avec des micros capricieux, et à ne pas embaucher de techniciens faute de moyens. (Pour mémoire, je viens de recevoir le montage vidéo d'une conférence que j'avais donné en Avril 2012, le technicien ayant eu bien d'autres choses à traiter entre temps.)

Sur le fond : il n'est pas évident que le format « cours magistral de 2 h » soit adapté à la vidéo ; peut-être faut-il découper en unités plus petites. Par ailleurs, faire cours à une caméra, ce n'est pas la même chose que de faire cours devant 50 étudiants : quand on a vraiment les gens en face de soi, on se rend compte, à leurs expressions, s'ils suivent ou non, si quelque chose paraît peu clair (si une plaisanterie « prend », etc.) ; on peut réveiller l'attention en posant des questions (« pensez-vous que la suite va forcément converger vers X ? qui dit oui, qui dit non ?). Le cours à la caméra me paraît donc plutôt similaire aux amphis de 400-500. Il est donc probable qu'il faudra non pas filmer un cours existant, mais concevoir un cours spécifiquement pour la mise en ligne ; c'est ce que font, si je ne m'abuse, les grandes universités internationales (MIT, EPFL) qui mettent des cours en ligne.

Par ailleurs, concevoir une feuille d'exercices pour une séance de travaux dirigés avec un enseignant présent pour, disons, 20 à 40 étudiants, est un exercice différent de concevoir une feuille d'exercice utilisables en ligne. Dans le premier cas, l'énoncé n'a pas à donner autant de précisions que dans le second, car les étudiants peuvent au besoin demander des éclaircissements ; de plus on peut poser des questions un peu ouvertes, où les étudiants doivent voir par eux-mêmes les idées évidentes, se poser la question de leur applicabilité, se demander ce qui va poser problème. Dans le second cas, il faudra probablement être plus directif. Je dirais même qu'il faudrait rôder une feuille d'exercices plusieurs années devant des étudiants en chair et en os avant de l'utiliser en ligne.

L'idée qu'il suffise de mettre des vidéos et des supports de cours en ligne ignore royalement le problème des questions posées par les étudiants. Bien sûr, on peut mettre des enseignants de permanence (***) pour répondre aux questions des étudiants, par exemple par courriel ou messagerie instantanée, mais il faut bien être conscient qu'on explique les choses beaucoup plus rapidement en direct devant un tableau que par écrit dans un courriel (par exemple, on peut dessiner rapidement un schéma pour donner l'intuition, sans parler des formules mathématiques qui s'écrivent bien au tableau mais qui nécessitent la connaissance de LaTeX (****) pour passer dans la messagerie).

Bref, l'idée de mettre les cours en ligne est bonne, mais elle demande des efforts et des moyens significatifs. L'X a des moyens et une souplesse sans commune mesure avec l'université française moyenne, voyons ce que cela donnera.

(*) De nos jours, il s'agit la plupart du temps de diaporamas projetés depuis un ordinateur portable. Certains disent « Powerpoint » mais il s'agit du nom d'un logiciel que je n'utilise pas : comme tout bon informaticien psychorigide, j'utilise LaTeX+Beamer.

(**) Mes lecteurs qui proviennent de lettres, sciences humaines et sociales, ou droit, sont peut-être habitués aux cours où l'enseignant, assis, lit un texte, avec une diction étudiée pour que les étudiants puissent copier sa prose, éventuellement verbatim. Un cours de sciences, en général, c'est plus informel, et même parfois assez sautillant.

(***) Ce qui pose d'ailleurs quelques problèmes : le temps de travail des enseignants universitaires est principalement défini par un nombre d'heures passé devant les étudiants, et ne tenant donc pas compte de la préparation des cours. S'il faut passer des heures à répondre aux courriels, il faudra donc compter un nombre suffisant d'heures de décharge d'enseignement.

(****) LaTeX est le système de préparation de documents utilisé par la quasi-totalité des mathématiciens professionnels et assimilés.