Traditionnellement, le « dialogue social » devait s'exercer via la médiation de « corps intermédiaires », notamment les syndicats et, dans le cas de l'enseignement supérieur, des associations de défense des intérêts des étudiants (les fameux « syndicats étudiants »). On s'inquiète dans certains cas de leur faible représentativité (les élections étudiantes ont des taux de participation typiques de moins de 10%) ; parallèlement, des associations dont le but est explicitement de lutter contre certaines réformes et de formuler des contre-propositions ; Sauvons la recherche (SLR) puis Sauvons l'université (SLU) ont vu le jour.

Une des difficultés en matière d'enseignement supérieur est qu'il s'agit d'un monde très divers : outre la multiplicité des statuts (non-titulaires vs professeurs agrégés vs maîtres de conférence vs professeurs des universités, universitaires vs hospitalo-universitaires vs corps spécifiques), il y a la diversité des thématiques de recherche : un professeur des universités en littérature médiévale ne travaille pas du tout comme un professeur des universités en biologie. C'est pourquoi il me semble important que toute instance prétendant parler au nom du monde universitaire représente effectivement celui-ci dans sa diversité.

Le conseil d'administration de l'association Sauvons l'université comporte 26 membres. Le site indique les établissements et corps de chaque membre, mais hélas pas les disciplines (par exemple, les numéros de section de rattachement au Conseil national des universités). J'ai donc fait mon propre décompte (heureusement qu'il y a les moteurs de recherche, et que les universités de lettres et sciences humaines ont enfin créé des pages répertoriant leurs enseignants-chercheurs...). On trouve dans ce conseil d'administration 12 historiens, 5 littérateurs, 6 autres enseignants-chercheurs de lettres et sciences humaines, et 3 de sciences exactes (je m'excuse d'avance si j'ai mal classé certains, à la marge) ; personne de médecine ou de droit ; tous les membres du bureau sauf un sont de lettres et sciences humaines.

Comparons avec la répartition des enseignants-chercheurs du supérieur (Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche, Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, 2012). Les statistiques officielles décomptent 13630 enseignants-chercheurs en droit, 28759 en lettres et sciences humaines et sociales, 39151 en sciences exactes , 13046 en santé , 1156 dans des corps spécifiques  ; en bref, les lettres et sciences humaines et sociales ne représentent que 30% des effectifs.

La direction de l'association Sauvons l'université est donc très faiblement représentative de la diversité de l'enseignement supérieur. Quelle serait la valeur d'une prise de position de cette association sur, par exemple, la question du transfert technologique (faut-il ou non l'ajouter à la liste des missions des universités prévues par la loi), alors que l'écrasante majorité de sa direction appartient à des disciplines où ce transfert n'existe pas et donc n'en a aucune expérience ? Lorsqu'on ne connaît pas un sujet, on réagit à l'aide de préjugés.