Des collègues dans des positions insolites
Par David Monniaux le dimanche, février 24 2013, 12:30 - Recherche scientifique - Lien permanent
J'avoue ne pas avoir lu les articles de presse relatant les « bonnes feuilles » de l'ouvrage de Marcela Iacub, relatant sa relation avec Dominique Strauss-Kahn et motivant le qualificatif de « cochon » qu'elle lui applique, et encore moins le livre dont la presse se fait ainsi le publicitaire.
J'avoue également que c'est à l'occasion de cette affaire que j'ai entendu parler de Mme Iacub pour la première fois. J'ai notamment été intrigué par sa description comme une « juriste » et « chercheuse ». J'ai, je l'avoue, un vice : quand des médias qualifient quelqu'un de « chercheur » j'ai le réflexe d'aller voir où et sous quel statut... La consultation de l'annuaire du CNRS m'a montré que Mme Iacub est une collègue, puisqu'elle est directrice de recherche (DR) dans cette estimable institution.
Qui dit chercheur dit recherche et publications de recherche. J'ai trouvé la page de son laboratoire et ai cherché une éventuelle page personnelle (il est courant, en sciences exactes, que les chercheurs aient une page recensant leurs thématiques, projets, publications). J'ai découvert avec une certaine stupeur que le lien proposé pointe sur une page de description de Mme Iacub sur le site des éditions Fayard (je suppose que Fayard est son éditeur attitré).
Je l'avoue, je suis choqué. Loin de moi l'idée qu'un chercheur, surtout en science humaines et sociales, ne puisse écrire des livres, y compris des livres sans caractère scientifique ou de vulgarisation — quoique je sois parfois surpris de l'abondance des participations de certains à des activités extra-scientifiques, au regard des emplois du temps très remplis qui sont la norme chez les DR et les enseignants-chercheurs qui m'entourent (entre articles et projets à écrire et à évaluer, doctorants et post-doctorants à encadrer, recherche personnelle et cours et présentations diverses à préparer, on se demande où il y aurait du temps pour courir les plateaux TV ou écrire des livres extra-scientifiques). Il me semble toutefois qu'il y a un mélange des genres à ce qu'un laboratoire renvoie directement, pour présenter un de ses chercheurs, au site d'un éditeur de livres.
C'est un principe constitutionnel qu'en France les citoyens ont le droit de demander compte aux agents publics de leur activités. Si, bien entendu, il serait impossible de gérer la possibilité pour chaque citoyen de demande à chaque fonctionnaire un compte-rendu détaillé de ses activités, on peut néanmoins concevoir que chaque chercheur publie, au moins dans ses grandes lignes, ses activités scientifiques (voire mette ses articles sur une archive ouverte en ligne telle que HAL).
Non seulement la page auquel renvoie le laboratoire de ma collègue Marcela Iacub est hébergée chez un éditeur privé, mais il semble (du moins d'après les titres et les résumés) qu'une partie significative des ouvrages qui y sont rencensés ne relèvent pas d'un travail scientifique (histoire du droit, par exemple), mais d'essais sociétaux. Il m'est donc même impossible de savoir en quoi consiste son travail.
(Ce serait un peu comme si mon laboratoire pointait pour moi chez une page hébergée par Wikimédia France, où j'aurais répertorié divers textes que j'aurais écrit sur le droit d'auteur, Internet, la responsabilité des hébergeurs, Wikipédia et le journalisme, et nulle part mes publications professionnelles dans le domaine de la vérification formelle de logiciels et sujets connexes.)
Commentaires
Vous êtes grognon. Vous vous seriez donné la peine de consulter ISIDORE, moteur de recherche académique en histoire et sciences humaines, vous auriez pu lire l'abstract du dernier papier de votre collègue <http://www.cairn.info/article.php?I... Elle y traite d'éthique et de zoophilie, à propos du cas de pédication d'un poney par son propriétaire. Voyez: veaux, vaches, cochons, couvée, avec madame IACUB, tous les animaux de la ferme ont leur chance!
@Régis: Comment dire... si encore le lien pointait sur cette page de recherches Isidore ! Mais votre réponse, c'est un peu comme si je disais « les gens veulent savoir ce que je publie ? ils n'ont qu'à savoir chercher dans DBLP ».
Message personnel :
Ce serait sympa de corriger le <A HREF= du message précédent :
http://www.cairn.info/article.php?I...
->
http://www.cairn.info/article.php?I...
Comme tu le dis "Ce genre de comportements ouvre un boulevard aux poujadistes qui condamnent en vrac tous les chercheurs du CNRS.". Le fait que le CNRS ne soit pas plus directeur la dessus est tout simplement etonnant. Certains pourraient y voir du sabotage interne. .
Les sciences humaines répugnent à faire le ménage chez elles...
Chez nous on cogne souvent très dur : affaire Sokal et échange d’amabilités entre physiciens qui s'en sont suivies (et que nous avons même commentées sur ton blog), affaire Bogdanov avec ses suites légales (de manière générale la communauté n'a pas été très tendre envers l’équipe pédagogique qui les encadrait), nous avons même critiqué vertement nos collègues d'algorithmique théorique en citant des noms. Et je passe sous silence toutes les autres personnes non-scientifiques que nous avons moqué (économistes, journalistes, photographes, politiciens, administrateurs, ...)
Tout cela établit un canon de comportement. Si tu t'en écartes, des couards anonymes vont se moquer de toi, tu seras traité d'imposteur intellectuel dans des livres et forums de discussion, et le moindre dérapage logique sera démonté et exhibé devant la foule pour l'exemple.
Le traitement est cruel mais il garantit une homogénéité certaine dans nos comportements. Et en plus il est accepté : tu ne te fais pas prendre à parti pour ton blog par des collègues, je ne me fais pas traiter de donneur universel de leçons par des commentateurs furieux. Pourtant...
" Les sciences humaines répugnent à faire le ménage chez elles... "
Et pendant ce temps là, à Caen...
Oui, que se passe t-il à Caen?
@simple touriste: Veux-tu parler de Gilles-Éric Séralini ?
On coince régulièrement des fraudeurs en sciences. Je n'ai jamais prétendu qu'il n'y en avait pas. Mais on n'a pas peur de les dénoncer au point de se faire condamner au tribunal dans certains cas... après il y a toujours des gens à qui les coups ne font rien comme disait Boris Vian.
Est-ce qu'il y a des règles (formelles ou tacites) concernant les chercheurs qui s'expriment dans les média?
Comme, par exemple, bien délimiter ce qui dans leur avis est basé sur les recherches qu'ils font, relève de leur domaine de spécialité, leur formation scientifique de base (moins pointue mais suffisante pour conclure sur des questions scientifiques élémentaires), ou représente seulement leur avis en tant que citoyen?
Parfois c'est assez évident, parfois ça l'est moins. (Et quand la déclaration d'un scientifique est tronquée ça peut l'être encore moins.)