Alan Turing, fameux mathématicien et théoricien de l'informatique britannique, est mort (suicidé, probablement) peu après sa condamnation à la castration chimique pour cause d'homosexualité. Le gouvernement britannique s'est excusé en 2009 de ce traitement inhumain, mais a par la suite refusé d'amnistier la condamnation, au motif que celle-ci avait été légalement prononcée au regard des lois de l'époque.

D'un certain point de vue, je comprends cette réaction. S'agissait-il de réclamer qu'un citoyen puisse, en raison de ses contributions scientifiques, échapper au droit pénal commun ? Et pourquoi par les contributions artistiques, économiques, voire politiques ? Avec pareil argument, il fallait amnistier Polanski parce que c'est un grand réalisateur...

Bien entendu, il y avait une certaine ingratitude de la part de l'État britannique à condamner un homme dont les contributions en matière de cryptanalyse ont contribué à ce que la Seconde guerre mondiale soit gagnée par les Alliés et non par l'Axe (la victoire en Europe a sans doute été possible parce que le Royaume-Uni a tenu bon, ce qui supposait un approvisionnement constant depuis les États-Unis, approvisionnement qui était mis en danger par les sous-marins allemands dont la menace a été jugulée suite au déchiffrement des codes secrets allemands par les équipes de Bletchley Park, dont Turing faisait partie). Là encore, on peut objecter qu'il y a des gens qui ont réalisé des actes de bravoure extrême (par exemple, pour reprendre un exemple proche, les marins britanniques qui ont été récupérer les appareils de chiffrage d'un sous-marin allemand alors que celui-ci allait couler) et dont on n'imaginerait pas de les dispenser à vie de l'application du droit pénal.

Ce qui est choquant dans cette affaire, au delà du cas particulier de Turing, c'est qu'un parlement d'un pays démocratique ait jugé bon de punir de peines sévères des actes qui ne nuisent à personne, au motif, semble-t-il, que ceux-ci dégoûtent une majorité de la population et sont condamnés par la religion majoritaire. L'acte répugnant, ce n'est pas la condamnation de Turing, c'est le vote et le maintien de pareilles lois par les politiciens britanniques.

On touche là, je pense, à une faiblesse de la démocratie. Quel débat démocratique est possible lorsqu'une loi cible une minorité cachée, qu'admettre son appartenance à celle-ci implique souvent de perdre son travail, sa situation voire des poursuites pénales ? Qui viendra à la défense des personnes visées ? Il est si facile de faire taire l'opposition en l'accusant de promouvoir le « vice », la destruction de la société et la corruption de la jeunesse... C'est la tyrannie de la majorité, ou plutôt la tyrannie d'une minorité répressive avec l'acquiescement mou de la majorité.

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. »

En 2013, nous nous considérons comme plus avancés que les britanniques d'il y a 60 ans, et même les opposants les plus farouches au mariage homosexuel n'osent pas dire tout haut qu'il faut envoyer les homosexuels en prison ou les traiter de force. Cela ne veut pas dire que notre société ne traite pas pareillement d'autres minorités ; il est possible que nous ne nous en rendions pas compte tellement ce traitement est consensuel et que ceux qui militent contre sont au mieux considérés comme des originaux, au pire comme s'adonnant aux vices poursuivis. Dans 60 ans, nous serons peut-être considérés comme des barbares par nos descendants ; la question est à propos de qui et de quoi.

(Pour ma part, je soupçonne que nous serons sévèrement jugés pour notre traitement des toxicomanes.)